Plus que jamais, on est toutes et tous dans le flou côté pronos des Oscars, et tant mieux

On vous explique pourquoi les victoires de Michael B. Jordan et de Sinners aux SAG Awards rabattent les cartes comme ça a rarement été le cas à Hollywood.

Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.

Au menu cette semaine, pourquoi les Oscars sont particulièrement difficiles à prédire cette année, ce qui se cache derrière la théorie du complot sur Jim Carrey aux César, un film à éviter cette semaine, des recos à se mettre sous les dents, un superbe film fantastique français à la télé, le plus grand Scorsese décortiqué, et plus encore.

LES ACTUS DE LA SEMAINE

Attention, je vous préviens, on va être spécifique, très spécifique. Trop, peut-être même. Mais ici, on aime la saison des Oscars, et on la scrute de très, trèèèèèèèèès près.

Jusqu’à début janvier, on pensait la course aux Oscars assez évidente. Jessie Buckley repartirait avec la statuette de la meilleure actrice pour son rôle dans Hamnet, Timothée Chalamet en meilleur acteur, PTA en meilleur réalisateur et Une bataille après l’Autre repartirait avec meilleur film. Simple, efficace, évident.

Sauf que la saison des prix se révèle plus surprenante qu’à l’accoutumée. C’est même une des courses les plus incertaines depuis fort longtemps. Plusieurs choses : déjà, la campagne de Chalamet semble avoir fatigué beaucoup de gens, ayant démarré très tôt et ne s’achevant toujours pas, alors que le film est sorti à Noël outre-Atlantique. À cela s’ajoute la polémique sur Josh Safdie, qui quand bien même elle semble ne pas avoir pris énormément d'ampleur, peut suffire à salir un film, à savoir Marty Supreme. Mais surtout, il faut surveiller l’évolution des prix, qui peuvent impacter les suivants. Et il y a deux flous cette année, alors qu’on pensait les choses acquises : meilleur acteur, et meilleur film.

Par exemple, ce n’est peut-être qu’un concours de circonstances, mais au moment des Critics Choice Awards, qui se sont déroulés le 4 janvier (soit trois semaines avant les révélations sur Safdie), Chalamet n’avait remporté qu’un seul prix important, le Golden Globe de meilleur acteur dans un film musical ou une comédie. Sauf que sur les grosses cérémonies suivantes, comme les BAFTAS par exemple, il a perdu face à Robert Aramayo. À la limite, on pourrait se dire que c’est parce que le film est très anglais, et que ça ne veut rien dire. Sauf que les SAG Awards sont passés par-là, récompensant en meilleur acteur un certain Michael B. Jordan pour Sinners… Et ça, ça change potentiellement pas mal de choses.

Les SAG Awards sont les prix remis par la Screen Actors Guild, les membres du syndicat des acteurs. Des comédiens qui récompensent des comédiens, donc. L’année dernière, Timothée Chalamet avait remporté celui du meilleur acteur pour son rôle de Bob Dylan dans Un parfait inconnu ; sachant que ce n’est pas lui qui a remporté l’Oscar derrière, on pourrait se dire que ce n’est pas forcément fiable — surtout que c’est Demi Moore pour The Substance qui avait le prix de la meilleure actrice, qui a également perdu aux Oscars. Donc je vous vois venir. Et pourtant…

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est comment se partage les corpus de votants. Car les membres de l’Académie sont des gens de l’industrie, basiquement. Donc des actrices et acteurs sous la Guilde principale, des cinéastes, etc. Et ce qu’il est pertinent de regarder, ce sont les prix où les votants sont également des membres de l’Académie. Or, les deux prix principaux qu’a gagné Timothée Chalamet, pour l’instant, sont un Golden Globe et un Critics Choice Award, deux prix issus de deux cérémonies où les votants sont des journalistes. Pas des membres de l’Académie. Contrairement aux SAG Awards dont on parlait plus haut. Donc on peut se méfier, rien n’est gagné. Surtout que l’on sait que les votants attendent souvent la dernière minute pour donner leur choix (les votes se sont clôt le 5 mars dernier, donc après les SAG Awards), et dans l’imaginaire collectif, on a un Chalamet qui n’a rien gagné depuis janvier VS celui qui vient de gagner de manière surprenante un SAG Awards. Ce n’est pas rien.

Par ailleurs, si on reprend cette logique de date de vote, difficile de ne pas remarquer que les votes pour les SAG Awards se sont terminés le 27 février, soit 5 jours après que Michael B. Jordan se fasse insulter pendant les BAFTAS du “n word” par John Davidson, l’homme atteint par la maladie de Gilles de la Tourette sur lequel se base le film Plus fort que moi. Nombreux sont ceux qui pensent que le prix est une réaction, une forme de soutien. Ce n’est pas clair du tout, mais ça laisse à penser à certains, dont des votants, qu’il faut le soutenir plus encore.

Dans tous les cas, de ce qui se dit, c’est que les professionnels de l’industrie et votants n’ont pas apprécié la campagne trop longue, trop clinquante, trop hors des clous de Chalamet. Jusque-là, le deuxième favori était Ethan Hawke pour Blue Moon, puis Wagner Moura pour l’Agent Secret. Si Michael B. Jordan bat à la volée Chalamet, ce serait historique à plus d’un niveau — à commencer par le fait qu’une seule personne a réussi à remporter l’Oscar avec “juste” un SAG Awards, et cette personne est Roberto Benigni pour La Vie est Belle en 1998.

Mais plus encore, c’est du côté du meilleur film que ça se gâte. Petit point stats, parce qu’on raffole de ce genre de choses.

Techniquement, Une bataille après l’autre reste le favori sur le papier. Après tout, il a remporté le Critics Choice Award du meilleur film, le Golden Globe de la meilleure comédie ou film musical (…), le BAFTA du meilleur film, et plus encore ; il est reparti avec le plus prestigieux des ACE Awards (prix du montage), DGA Awards (de la guilde des réalisateurs), PGA Awards (de la guilde des producteurs) sans parler des WGA Awards (de la guilde des scénaristes) qui se déroulent ce dimanche 8 mars et pour lequel il est le favori. Cela semble cuit, c’est un des plus gros combos de l’Histoire des cérémonies du cinéma. MAIS.

(Vive la révolution © Warner Bros.)

La moitié des films ayant remporté le SAG Award du meilleur casting sont repartis avec l’Oscar du meilleur film. 15 sur 30, littéralement. Si on regarde ces 10 dernières années, à part Conclave, The Trial of the Chicago 7, et Black Panther, tous les prix du meilleur casting ont eu la plus renommée des statuettes dorées aux Oscars. Or, cette année, alors que le grand favori depuis le début est le film de Paul Thomas Anderson, c’est Sinners qui a remporté le SAG Awards du meilleur casting. Déjà côté stat, on voit la poire se couper en deux, mais ce n’est pas fini. En plus de ce SAG Award, il a remporté un ACE Awards pour le meilleur film dramatique et il va sûrement gagner un WGA Award pour le meilleur scénario original. Et aucun film ayant eu ces trois prix, AUCUN, n’a perdu dans la compétition Meilleur film aux Oscars.

Et je sais que je vous perds avec mes stats, mais seuls cinq films ont remporté les SAG Awards du meilleur casting et du meilleur acteur (American Beauty, Traffic, Le Discours d’un roi, Oppenheimer, et donc Sinners). Et sur les quatre cités, un seul n’a pas remporté l’Oscar du meilleur film (Traffic). Cela commence à faire beaucoup mais on s’arrête là — oui on avait encore d’autres combinaisons improbables à vous sortir.

Mais il y a des données non-statistiques à prendre en considération. Comme le fait que l’Académie a toujours été frileuse à récompenser au plus haut niveau l’horreur. Ou le racisme exacerbé de certains dans une Amérique Trumpiste plus décomplexée que jamais — ou au contraire, une volonté de compenser les manquements politiques par un vote considéré comme fort. Ou le fait que Sinners soit sorti en avril dernier, ce qui peut faire loin pour certains votants. Ou encore le fait que pour signer son Sinners, Ryan Coogler a conclu un deal avec la Warner lui permettant d’acquérir les droits exclusifs sur son film 25 ans après son exploitation en salle — un accord historique, inédit, qui a séduit beaucoup de cinéastes mais agacé beaucoup de gens maniant l’argent à Hollywood.

Vous l’avez compris, c’est vraiment le flou, et le film qui remportera le grand prix “““rentrera””” quoi qu’il en soit dans l’Histoire d’une certaine manière. Variety nous rapporte dans un récent papier avoir interrogé plusieurs membres de l’Académie sur leurs votes, et le résultat semble particulièrement flou pour tout le monde, même entre eux. On ne se souvient plus de la dernière qu’une course aux Oscars étaient aussi peu sûre — si, sûrement 2003, quand Brody a battu Daniel Day-Lewis qui était pourtant le grand favori.

Et au final, c’est une excellente nouvelle. Enfin un peu de suspens. Enfin un peu de surprise. C’est pour ça qu’on aime les cérémonies, au départ. Pour découvrir en direct sans certitude tout ce qui se déroule. Attention, on a des certitudes hein. Mais un peu de liberté, ça fait pas de mal.



Le monde est devenu fou après la présence de Jim Carrey lors de la dernière cérémonie des César, qui s’est tenue le jeudi 26 février dernier. L’acteur canadien, aux apparitions médiatiques rares, est monté sur scène pour recevoir un César d’honneur, remis par le réalisateur qui l’a dirigé dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind et la série Kidding, Michel Gondry. Mais ce n’est pas le discours en français, l’émotion de le voir avec Michel Gondry sur scène, ou sa réaction à l’hommage splendide que lui a offert Benjamin Lavernhe qui ont défrayé la chronique. C’est son visage !

La théorie du complot est née : ce n’était pas Jim Carrey !

Clone, doublure, acteur avec un masque en latex : toutes les suppositions les plus folles sont sorties. Toutes les suppositions étaient plus faciles à accepter que la plus évidente : Jim Carrey a fait de la chirurgie esthétique. Les acteurs aussi sont victimes d’un système où l’apparence, le physique parfait et la jeunesse sont un devoir.

Alors pourquoi les commentaires sur le physique sont-ils différents pour les hommes ? Pourquoi est-ce polarisant pour les femmes et source de théories complotistes pour leurs homologues masculins ? Eh bien, le sexisme, j’ai envie de vous dire !

Nous sommes aujourd’hui dans un retour terrifiant à la maigreur comme norme esthétique sur les tapis rouges et les runways du monde entier. La chirurgie esthétique fait que nous n’avons que peu de référents de vieillissement naturel sur nos écrans (merci, queen Kate Winslet, d’être là pour donner un peu le change).

Mais nous sommes habitués, tristement habitués, à voir des visages de plus en plus jeunes, modifiés par l’Ozempic ou par le Botox. Alors, comme tout bon critique, chacun y va de son commentaire sexiste : “Elle était mieux plus jeune”, “Wow, Kris Jenner a l’air plus jeune que ses filles, son chirurgien est un magicien”, “Elle n’a pas perdu le poids de sa grossesse”, etc. Nous connaissons tous ces commentaires ; nous les avons sans doute même pensés, écrits, verbalisés dans des cercles privés ou publics.

Comme le disait le grand philosophe Gregory House : “Quand tu entends des sabots, pense cheval, pas zèbre”. Le rasoir d’Ockham est un principe philosophique qui, globalement, dit : “L’explication la plus simple est généralement la bonne”. La question que nous devons collectivement nous poser, c’est pourquoi beaucoup de personnes ont préféré le complot à l’évidence concernant le visage de Jim Carrey.

Tout simplement parce que, dans l’imaginaire commun, les hommes sont plus détachés des standards drastiques de beauté imposés que les femmes. Notamment parce qu’ils sont en grande partie définis par le patriarcat lui-même. On préférera imaginer un clone plutôt que Jim Carrey cédant à ces diktats. Comme quoi, parfois, les diktats sont des obligations de carrière et de beauté, et pour d’autres une marque de faiblesse.

À bon entendeur.

Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur les cérémonies (différemment), mais aussi sur la grève à l’UGC des Halles, l’embargo autour de Scream 7, la distribution de Pillion, la prise de parole d’un régisseur sur le tournage du dernier Giannoli et plus encore.

LES FILMS À VOIR (ET À ÉVITER) CETTE SEMAINE

Parce qu’une image parle mieux que mille mots…

(Au final, qu’un film à éviter cette semaine, c’est pas mal comme ratio)

Pour entendre les débats, arguments et analyses de chacun de ces films, notre épisode hebdomadaire est disponible sur toutes les plateformes de streaming ou de podcast, juste ici.

LES RECOMMANDATIONS CULTURELLES DE LA SEMAINE

Cette semaine, Sophie conseille Au pays des brumes de Sophie Planque sur Arte, un 52 minutes de balade dans les pays baltiques pour décortiquer ce qu’il reste du rapport entre la nature et le religieux.

Simon lui vous recommande un livre (encore un), House of Windows, de John Langan, aux édition J’ai Lu. Un récit fantastique, de récits enchâssés, avec une variation autour de la maison hantée.

Arthur enfin vous propose de jeter un œil aux deux volets d’analyse ultra-complets signés Christophe Chabert et Frédéric Mercier chez Marest Editeur autour de l’immense Steven Soderbergh. Ni plus ni moins.

(© Arte / J’ai lu / Marest Editeur)

L’ÉPISODE ABONNÉ•E•S SUPERCAST, RIEN QUE POUR VOUS

L’avantage d’être abonné à notre compte Supercast est d’avoir chaque semaine un contenu supplémentaire, un bonus qui fait du bien. Ça peut être un éclairage par rapport à une adaptation, une errance du côté des séries, une diatribe pour défendre l’indéfendable, un entretien fort gênant ou une analyse audio de mise en scène (ça parait contre-intuitif mais c’est assez génial, promis).

Cette semaine, Simon continue son exercice autour des œuvres littéraires jamais prises en considération par le cinéma français, et à tort. Après Jules Verne, ce dernier vous explique pourquoi chez Corneille, on retrouve des récits à la Shakespeare qui mériteraient l’intérêt des cinéastes : Rodogune.

Pour écouter l’épisode, il faudra s’abonner à notre offre Supercast juste ici.

VOTRE PROGRAMME TÉLÉ OU VOD

Chaque semaine, on scrute le programme télé ou des nouvelles arrivées sur les plateformes de streaming pour vous trouver un film qui serait passé sous votre radar. Parce qu’il n’y a pas que l’Amour est dans le pré dans la vie, et que les gros blockbusters, ça va deux minutes.

Cette fois-ci, on s’adresse à nos couche-tard sûr•e•s. Pour celles et ceux qui ont la patience d’attendre 22h40 ou de (re)voir Personal Shopper sur France 4 le mercredi 11 mars prochain, sachez qu’une petite pépite de deuxième partie de soirée sera diffusée : Les cinq diables, de Léa Mysius.

Mysius, que l’on a découvert avec le génial film Ava avec la révélation Noée Abita, avait secoué la Quinzaine des cinéastes en 2022 avec son drame de genre brillant, porté par une grande Adèle Exarchopoulos, sur fond d’incendie, homosexualité cachée, et odorat surpuissant. On dirait pas comme ça, mais un petit grand film qui continue de nous hanter.

De quoi se préparer au retour de la cinéaste cette année, sûrement à Cannes, avec Histoires de la nuit.

UN PEU DE PATRIMOINE ?

Cette semaine, on décortique un des nombreux grands classiques, peut-être son plus grand, de Mister Martin Scorsese. Non, pas Taxi Driver. Non, pas Raging Bull. Noooooon, pas les Affranchis… Non, ce qui est, reste, et restera sûrement l’acmé de son talent : Casino.

S’il n’y pas de bonnes réponses à la question du meilleur Scorsese, un film semble sortir du lot, et pour cause. Une voix off omniprésente et invraisemblable construite comme un flux de pensée de ses personnages, un personnage féminin plus complexe que ce que Marty nous a habitué jusque là, des mafieux au grand cœur, une vision du religieux et un travail technique exemplaire… Piou, encore un gros morceau.

Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 7 mars pour nos abonné•e•s Supercast.

LE BONUS HEBDO

Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, on se plonge dans la cinéphilie de Nicolas Martin. Il n’est pas là, il nous manque. Pour vous public, il vous offre ses 10 indispensables, 10 films chers à son cœur qui définissent son amour du septième art.

(une liste à retrouver juste ici)

Pour rappel, le lien vers notre compte Letterboxd RST est juste ici.

Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos réseals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes d’écoute de podcast préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.

Et gloire à Jim Carrey, tout simplement.

De l'actu, du cinéma et le tout sans trucage

Par Réalisé sans trucage

À propos de Réalisé sans trucage

Réalisé sans trucage est un podcast crée en 2023 qui décrypte les sorties de la semaine chaque vendredi, traite de l’actualité du cinéma tous les lundis, et aborde un film de patrimoine tous les mardis.

Les abonnés Supercast ont en plus un épisode bonus chaque mercredi.

Le podcast est constitué d’Arthur Cios, Sophie Grech, Nicolas Martin, Simon Riaux et Alexis Roux.

Les derniers articles publiés