L'extrême-droite, et l'ultra-capitalisme, les plus grands ennemis de la culture ?

Oui, on part pas sur une newsletter très réjouissante, mais on a de quoi s'inquiéter — à plusieurs endroits.

Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.

Au menu cette semaine, les menaces de l’extrême-droite envers la création culturelle, comment Wall Street a transformé l’industrie cinématographique en pur produit du grand capital, un chef d’œuvre à la télé, un immense film en salle, et plus encore.

LES ACTUS DE LA SEMAINE

Deux événements en apparence décorrélés se sont puissamment fait écho, à quelques heures d’intervalle. Le 24 mars, le Conseil économique, social et environnemental publiait un rapport intitulé contrer les entraves aux libertés de la création et de la diffusion artistiques. Moins de quarante-huit heures plus tard, les propos de la streameuse Ultia relatifs à sa participation au fonds d’aide à la création “CNC Talent” provoquaient une vague d’indignation puis de harcèlement à son encontre, puis dirigé vers ses collègues et l'administration du secteur culturel en général, avant d’entraîner sa mise à l’écart du fonds d’aide organisé par le CNC.

Revenons sur ces deux événements et ce qu’ils peuvent nous dire de l’époque, des tendances lourdes qui s’y affirment chaque jour un peu plus. Le rapport du CESE est sans appel, voire passablement terrifiant. Acteurs du secteur culturel, représentants de celui-ci et diffuseurs (salles de cinéma, théâtres, librairies) sont de plus en plus fréquemment la cible d’attaques assumées, allant de l’intimidation à l’agression pure et simple. 

Le rapport de 90 pages, s’il se contorsionne parfois pour essayer de répartir les torts sur l’ensemble de l’échiquier politique, ne peut néanmoins tout à fait esquiver un constat désormais évident, mais ici quantifié : citoyens, militants et responsables politiques d’extrême droite ont entrepris une attaque coordonnée, dont l’intensité suit une progression exponentielle, contre tout ce qui ressemble de près ou de loin à une organisation collective de la culture.

Et c’est bien dans cette perspective qu’il faut appréhender le déferlement de colère numérique, de haine sexiste et d’hostilité politique qui a déferlé sur Ultia, ses collègues et le CNC puis le secteur culturel en général.

La streameuse a déclaré devant ses abonné•e•s favoriser les créateurs dont elle se sentait proche humainement et/ou politiquement, tout en assumant de rejeter, en tant que membre du dispositif CNC Talent, les propositions issues d’un camp politique opposé au sien, qu’elle désigne comme “l’extrême droite”. S’en est suivie l’articulation désormais bien identifiée, prenant naissance sur X, mêlant indignation, agenda politique et attaques sexistes d’une extrême violence.

Cet épisode illustre en soi les nouvelles formes de censure et d’agressions pointées dans le rapport du CESE. Toutefois, leur dénonciation ne peut aller sans certains enseignements.

Tout d’abord, participer à des commissions ou travailler au sein d’administrations culturelles en oblige les membres. En s’exprimant hors de tout devoir de réserve, en affichant non pas leur positionnement idéologique, philosophique ou politique mais en explicitant comment il préside à leurs choix au sein de ces institutions, ils prennent plusieurs risques inconsidérés. Ils se mettent en danger eux-mêmes, mais surtout les administrations auxquelles ils participent. Ils mettent une cible dans le dos des autres membres de ces institutions, fournissent sur un plateau un argumentaire fonctionnel et ravageur à une droite extrémisée impatiente de caricaturer le secteur culturel en une grappe de parasites faisant bonne chère sur le dos de leurs concitoyens. Bref, la légèreté dont a fait preuve Ultia est un point concédé à un adversaire redoutable, et chacun doit bien en avoir conscience.

Cela posé, gardons-nous de jeter la streameuse avec le bain des subventions. Pour absurde, dangereuse et stupide qu’ait été sa prise de parole, elle ne doit et ne peut être tout à fait déconsidérée. Et son contenu doit à tout le moins être pensé, mis en perspective. Les membres des commissions d’attributions ont des biais ? Oui. Évidemment, ils ont la mauvaise idée d’être humains. Ces commissions sont-elles exclusivement composées d’individus gauchistes en diable obsédés à l’idée d’asperger leurs petits copains d’argent public ? Non. Un simple coup d’œil à leur composition permettra de constater qu’elles accueillent différents acteurs de chaque secteur, dont les cultures politiques, économiques et institutionnelles sont pour le moins différentes. Comme en témoignent bien souvent l’éventail d’œuvres soutenues.

Ensuite, imaginer que les artistes ou créateurs de gauche seraient hégémoniques au sein de ces dispositifs est une vaste blague. Ils n’ont pour eux ni le pouvoir, ni la force du nombre. En témoigne la facilité déconcertante avec laquelle Christelle Morançais a éviscéré la politique culturelle de la région Pays de la Loire, dont elle est présidente. Nulle commission ou créateur n’aura pu y opposer quoi que ce soit.

Tout comme on aura raison de considérer les propos d’Ultia comme éminemment contreproductifs, et susceptibles d’alimenter la défiance d’une partie de la population envers un secteur culturel qu’on aura laissé avec une puissante irresponsabilité se faire piétiner par la bourgeoisie radicalisée, il faut dans un même mouvement rappeler une évidence. Les valeurs prônées par l’extrême droite, les mesures qu’elles présentent comme constitutives de son identité politique, sont pour une large part illégales, anticonstitutionnelles et radicalement opposées aux trois mots apposés sur les frontons de toutes les mairies de France.

Dès lors, si un membre de commission ne peut, pour des raisons de réserve (mais également pour ne pas désigner à de futurs candidats une voie, un modus operandi pour faciliter d’éventuelles demandes) désigner un camp, une pensée qu’il vouerait aux gémonies, rappelons-nous cette donnée essentielle. L’extrême droite est ontologiquement, historiquement, l’ennemie de la création et du fait culturel.

Enfin, et c’est peut-être là un des enseignements majeurs de cette “polémique”. La violence, l’excitation et l’émotion qu’elle a engendrées n’ont que très difficilement dépassé les frontières de X. Le réseau social voit ses audiences chuter dramatiquement, et n’est plus guère fréquenté que par des militants d’extrême droite, la classe politique et médiatique, ainsi que des millions de bots. Dès lors, il devient chaque jour plus urgent que les acteurs institutionnels, politiques, culturels quittent ce qui est devenu une fosse à purin numérique, qui déforme la vision du réel de ses participants, et les laisse à portée de baffes du premier nazillon venu.

En l’état, et si l’exclusion d’Ultia du dispositif de subvention qu’elle a mis en péril était bien une nécessité, il s’en est fallu de pas grand-chose pour que ses confrères, le CNC et quantité de ses membres échappent à la vindicte de bots et d’anonymes extrémisés. Il est urgent de laisser les grenouillards de X s’intoxiquer mutuellement, et de ne plus considérer leur cours de récréation radioactive autrement que comme un Tchernobyl numérique incompatible avec la vie démocratique.

Bref, de vents mauvais soufflent contre la culture, et s’il est irresponsable de les affronter en maillot de bain, rappelons-nous que pour un temps encore, un petit K-Way fera l’affaire.



Vous espériez une deuxième news plus légère et positive ; désolé, il faudra attendre la semaine prochaine. Car nous aimerions revenir sur un article d’Indiewire, sobrement mis en avant sur Google avec ce titre : “Wall Street a tué Hollywood. Ni plus ni moins. Pour la faire courte, l’article rappelle ce que l’on savait déjà, à savoir que les majors sont au final des boîtes de l’ultracapitalisme actuelle comme les autres. On a tendance à l’oublier, en parlant de l’artistique avant tout. Mais un exemple précis est venu nous le rappeler en pleine poire, avec un sacré culot et une belle violence symbolique. Que s’appelorio David Zaslav.

Zaslav, c’est un vrai produit des grandes boîtes de l’entertainment américain. Commençant sa carrière en responsable de la distribution de NBCUniversal, il est surtout connu pour avoir, à partir de 2006, été le PDG de Discovery Communications — vous savez, ce groupe qui n’a fait que grossir et grossir pendant 15 ans avant de fusionner avec la Warner, qu’il a continué de diriger par la suite. Jusqu’à aujourd’hui, puisque le rachat de la Warner par la Paramount met fin au règne de Zaslav. Et c’est là que ça pique un peu.

(une vraie tronche de patron qui ne comprend pas grand chose à la culture) (© CC)

Parce qu’avec la fusion en 2022, est venue la fusion des dettes. Et des décisions pour éponger les dépenses. Les plans de licenciement s’enchaînent, par exemple. Zaslav décide aussi de renommer HBO Max en Max, pour gommer la marque HBO — tellement une grande idée qu’on fera machine arrière quelques mois plus tard. Il jette à la poubelle un film Batgirl, et Acme VS Coyote (avant que quelqu’un finisse par le racheter), pour de simples décisions fiscales — la marque aurait sorti trop de films cette année et risquait de payer plus d’impôts. En vérité, depuis 2022, Zaslav n’avait qu’une idée, qu’un objectif : tout préparer pour permettre la revente de la boîte.

Un big boss à la tête d’un studio qui pense plus aux actionnaires qu’aux artistes et aux cinéphiles, cela n’a rien de nouveau. Mais les analystes voient cette priorisation du grand capital à Hollywood comme une pente dangereuse enclenchée depuis des décennies, qui atteint son sommet avec le règne de Zaslav. La grande différence avec les précédents magnats d’Hollywood est qu’auparavant, ces figures souvent agressives et maltraitantes avaient besoin que l’industrie se porte bien, parce qu’ils faisaient partie intégrante du système. Ils développaient des talents, exploitaient des films en salles, tournaient à Hollywood, pas forcément par goût du septième art mais parce que leur survie économique était liée à celle de tout un secteur. Aujourd’hui, les décideurs ne sont plus à Hollywood, mais à Wall Street et dans la tech. Des entités qui veulent des plus-values coûte que coûte, pas pour la sauvegarde d’un écosystème de création, mais pour leur fortune personnelle.

Derrière les décisions artistiquement (et humainement) désastreuses de Zaslav, se cache de gigantesques salaires, packages et autres parachutes dorés. On parle de 246 millions de dollars en 2022, et d’un deal de 887 millions pour lui et ses équipes s’ils réussissaient à boucler la vente — lui permettant de partir avec un chèque supplémentaire de 114 millions de dollars.

Et force est de constater que pour Wall Street, Zaslav est perçu, comme le rappelle Indiewire, comme un héros. En quatre ans, il a réduit la dette de la Warner de 58 à 37 milliards de dollars (!), et a vendu la boîte à prix d’or à la Paramount, au prix de 31 dollars l’action, alors qu’elle en valait moins de 10 pour une grande partie de 2025. En sacrifiant l’art au profit des actionnaires, il est devenu le chouchou de toute une industrie — quitte à se mettre les artistes et collègues à dos, à jamais. Ce qu’on dénonce depuis des années est perçu comme un truc exemplaire par les décideurs du cinéma américain. Glaçant, oui.

Et vous voulez bader un peu ? Voilà le dernier paragraphe traduit de l’article :

Ce schéma se retrouve partout à Hollywood. Les exploitants de salles voient les films comme un produit qui attire les clients jusqu’aux comptoirs de confiserie. L’innovation se concentre sur des sceaux de pop-corn fantaisistes, pas sur l’expérience en salle. […] Les stratégies des plateformes de streaming ont été façonnées autant par des considérations d’image financière que par une réflexion sur le produit.

(dernier exemple en date…)

Quel espoir nous reste-t-il pour l’industrie cinématographique américaine ? Nul ne le sait. Il reste des acteurs plus indépendants, des distributeurs qui veulent sortir du modèle hégémonique des majors, mais cela reste minime. Heureusement que le cinéma n’est pas qu’américain, et qu’on peut s’enorgueillir d’avoir un régime français qui tourne à plein régime et qui va de mieux en mieux. C’est déjà ça.

Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur ce premier cas, mais aussi sur des disparitions, l’annulation du pilote du revival de Buffy, la mort de SORA et l’impact de l’IA actuellement dans la production audiovisuel, le prix hallucinant de certaines éditions physiques, et plus encore.

LES FILMS À VOIR (ET À ÉVITER) CETTE SEMAINE

Parce qu’une image parle mieux que mille mots…

(Oui, vraiment, allez voir Un jour avec mon père !)

Pour entendre les débats, arguments et analyses de chacun de ces films, notre épisode hebdomadaire est disponible sur toutes les plateformes de streaming ou de podcast, juste ici.

LES RECOMMANDATIONS CULTURELLES DE LA SEMAINE

Cette semaine, Simon vous conseille de jeter un œil au nouveau bouquin de François Godicheau, Pierre Salmon et Mercedes Yusta sur la Guerre d’Espagne 1936-1939, racontant la resistance face à l’ascension au pouvoir de Franco. Pan méconnu du récit national, mais qui mérite toute votre attention.

Arthur recommande la nouvelle BD d’AJ Dungo, 6 ans après l’immense In Waves (carton public et critique), Skating Wilder ; co-écrit avec son ami d’enfance Brandon Dumais, les deux artistes reviennent sur l’Histoire de la planche à roulette, peu ou prou — et c’est génial.

Alexis voulait rajouter une pièce sur la reco de Simon de la semaine dernière, sur la série d’Arte et France Culture sur les soldats français du Reich.

Enfin, Nicolas revient sur l’essai Génération Body Horror, de Morgane Caussarieu et Fleur Hopkins-Loféron, qui revient sur l’histoire de ce pan du cinéma d’horreur. Un grand livre qu’on ne peut qu’adorer.

(© Taillandier / Casterman / France Culture / Actus SF)

L’ÉPISODE ABONNÉ•E•S SUPERCAST, RIEN QUE POUR VOUS

L’avantage d’être abonné•e•s à notre compte Supercast est d’avoir chaque semaine un contenu supplémentaire, un bonus qui fait du bien. Ça peut être un éclairage par rapport à une adaptation, une errance du côté des séries, une diatribe pour défendre l’indéfendable, un entretien fort gênant ou une analyse audio de mise en scène (ça parait contre-intuitif mais c’est assez génial, promis).

Cette semaine, Simon vous fait un petit pas de côté pour faire un parallèle entre cinéma et jeu vidéo. Et pour cette première incursion du côté du petit écran, notre chroniqueur analyse l’impact de l’art de James Cameron sur le jeu vidéo — et il est multiple.

Pour écouter l’épisode, il faudra s’abonner à notre offre Supercast juste ici.

VOTRE PROGRAMME TÉLÉ OU VOD

Chaque semaine, on scrute le programme télé ou des nouvelles arrivées sur les plateformes de streaming pour vous trouver un film qui serait passé sous votre radar. Parce qu’il n’y a pas que l’Amour est dans le pré dans la vie, et que les gros blockbusters, ça va deux minutes.

Et ce lundi 30 mars, Arte vous propose en prime time un chef-d’œuvre, un vrai, un grand : Les moissons du ciel, de Terrence Malick. Deuxième long d’un cinéaste adulé à raison, plus grand rôle de Richard Gere, et d’une beauté visuelle à crever. Si vous l’avez déjà vu, vous savez que vous n’aurez rien de mieux à faire. Et si vous ne l’avez jamais vu, on préfère vous en dire le moins possible.

Rendez-vous pris le lundi 30 mars à 20h55 donc, sur Arte.

UN PEU DE PATRIMOINE ?

Cette semaine, on se plonge dans un des grands films français des années 2000, l’acmé d’une collaboration culte entre deux noms importants en hexagone, à savoir Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri : Le goût des autres.

Outre les nombreuses statuettes aux César de 2001, le film a le mérite d’être particulièrement proche d’une vision bourdieusienne des différences de capital entre les classes sociales, dans une étude de personnage déprimante mais hilarante. Avec ce qui est peut-être le plus beau rôle de Chabat, et l’un des plus grands Bacri.

Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 28 mars pour nos abonné•e•s Supercast.

LE BONUS HEBDO

Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, on continue d’explorer la cinéphilie de nos membres de l’équipe. Après le top 10 de Nico, découvrez les dix films chers à notre Simon Riaux. Sans classement.

(La liste est juste ici)

Et sinon, le lien vers notre compte Letterboxd RST est juste ici.

Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos réseals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes d’écoute de podcast préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.

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Par Réalisé sans trucage

À propos de Réalisé sans trucage

Réalisé sans trucage est un podcast crée en 2023 qui décrypte les sorties de la semaine chaque vendredi, traite de l’actualité du cinéma tous les lundis, et aborde un film de patrimoine tous les mardis.

Les abonnés Supercast ont en plus un épisode bonus chaque mercredi.

Le podcast est constitué d’Arthur Cios, Sophie Grech, Nicolas Martin, Simon Riaux et Alexis Roux.

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