Plus de 50 films ont été annoncé par Thierry Frémaux ce jeudi 9 avril pour ce 79e Festival de Cannes, et on peut en tirer pas mal d'informations.
Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.
Au menu cette semaine, on scrute la sélection cannoise, on discute un peu IA, on trouve des qualités dans une films maigre en cinéma, on lit des trucs badant, on se replonge dans un nanar des années 90 et dans un chef d’œuvre des années 90, et plus encore.
C’est bon, le Titi Frémaux show est passé, et on connaît la cinquantaine de films qui font partie de la première vague des nommés cannois — à quelques jours de l’annonce de la sélection de la Semaine de la Critique, de la Quinzaine des Cinéastes, de l’ACID, des autres sections parallèles type Cannes Classics ou film de la plage, et des ajouts de dernière minute habituels de Frémaux. Une bien grand aperçu de la grande messe du septième art. Et voyons voir ce qu’il faut tirer comme conclusion.
Déjà, pour commencer, et loin de nous l’idée de fanfaronner trop longuement, mais : on avait plutôt vu juste dans notre épisode de la semaine dernière. Sur les absents pour commencer, à l’exception de Pawel Pawlikowski pour lequel on avait un doute et qui sera bien de la partie — pour notre plus grand plaisir. Pour le reste, tous ceux que l’on pensait voir côté compétition seront présents. On s’est vraisemblablement planté sur pas mal de noms (de Dumont à Loznitsa en passant par les frères Zellner ou Cédric Kahn), mais disons qu’il reste encore un peu de temps avant la liste finale.
Du côté de ceux qu’on avait pas vus venir, l’arrivée très tardive de celui que tout le monde avait mis de côté, à savoir Lukas Dhont, est une excellente nouvelle. De même que personne n’avait en tête le dernier Jeanne Herry, ou le Ira Sachs. On espérait voir le nouveau Charline Bourgeois-Taquet après le très beau Les Amours d’Anaïs, mais pas en compétition ; ce qui nous ravit au plus haut point. Notons le retour de Soderbergh, pour un docu certes mais quand même, et de Ron Howard, qu’aucun insider n’avait anticipé.
(Coward fait vraiment parti de nos plus grosses attentes du cru 2026)
Une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce que cette sélection raconte ? Deux choses. La première, on vous l’a déjà écrit par deux fois dans cette newsletter, mais les américains ne seront pas très présents. L’absence (temporaire ?) du James Gray, seul gros morceau américain qu’on imaginait en compétition (mis à part le Ira Sachs), est symbolique de quelque chose qu’a évoqué Frémaux : l’absence des studios, des gros noms. Cela ne veut pas dire qu’on aura pas des parterre de stars hollywoodiennes, de Javier Bardem à Kristen Stewart en passant par Rami Malek, Alicia Vikander, Michael Fassbender, Sebastian Stan et bien plus. Mais pas de blockbusters, pas de majors jouant le jeu — pour l’instant en tout cas. Frémaux l’a laissé comprendre, il mise tout sur une édition 2027 pour la 80e édition anniversaire pour sonner le glas du retour d’Hollywood. Difficile à prédire, mais il peut se passer pas mal de choses en un an, et il est difficile de prévoir à 100% quel impact aura le rachat de la Warner par la Paramount sur le paysage global — autant dire qu’anticiper les festivals de l’année prochaine semble complexe.
L’avantage à cette absence de grands noms, et d’habitués, selon Frémaux, est la possibilité pour d’autres noms d’émerger. Phrase de comm, peut-être, mais il y a une réalité derrière cette phrase. On l’a dit, on est ravis de voir des cinéastes comme Marie Kreutzer (qu’on ne connaissait que pour Corsage), Léa Mysius (Ava, Les 5 diables), Arthur Harari (Onoda), Charline Bourgeois-Taquet (Les Amours d’Anaïs), Valezka Grisebach (Western), Jeanne Herry (Je verrai toujours vos visages), Rodrigo Sorogoyen (As Bestas) et plus encore. Des gens qui n’auraient peut-être pas eu la chance d’être en compétition si on avait eu Ruben Östlund, Terrence Malick, Lars Von Trier, Xavier Dolan, Jack Coen... Ce qui ne veut pas dire qu’on n’a pas des habitués de la compet (Almodóvar, Farhadi, Kore-eda, Mungiu, Hamaguchi, Dhont, Palikowski, Zvyagintsev, Nemes) mais moins que ce qu’on pouvait imaginer. Et pour le coup, tant mieux.
Plus encore, ce qui saute aux yeux à l’annonce de la sélection est l’importance des récits historiques. Oui, le feu ça brûle et l’eau ça mouille. Oui, en temps de montée du fascisme, on a besoin de se replonger dans les heures sombres de l’Histoire ; pour se rassurer sur le fait qu’on peut s’en sortir, pour se rappeler de l’horreur qui nous attend. Le fait est qu’on aura au moins 5 films sur la Seconde Guerre mondiale (Fatherland, Moulin, Notre Salut, La Bataille de Gaulle, La troisième nuit), et une tétrachiée de films sur des évènements historiques en tout genre (la 1ère Guerre mondiale dans Coward, les années SIDA dans The Man I Love, l’histoire des revendications des droits des personnes queer en Espagne dans La Bola Negra, le célèbre procès de Bobigny dans L’affaire Marie-Claire, la période d’instabilité en Amérique Latine pendant la Guerre froide dans Les survivants du Che et The Match, les attentats à Paris dans Soudain, les conséquences du génocide rwandais dans Ben’Imadia). Diable, on aura même le film sur les derniers jours du professeur tué en 2020, Samuel Paty, dans L’Abandon. On ne part pas sur un Cannes léger et rigolo.
À un mois des festivités, permettons-nous plusieurs mini coups de gueule si vous nous l’accordez :
Clamer aimer l’animation, en étant fier du parcours de films comme Arco ou Amélie et la métaphysique des tubes, pour n’en nommer que deux, un en Séance de Minuit (Jim Queen) et l’autre dans la catégorie Un Certain Regard (Le Corset), ça ressemble à du foutage de gueule.
De la même manière que de dire haut et fort en début de discours l’importance du documentaire pour comprendre le monde, pour en nommer plusieurs mais aucun en compétition officielle, bon…
Il faut peut-être éviter de se targuer d’avoir 5 cinéastes femmes nommées. Frémaux indique “généralement, on en a 4, là on en a 5”. En 2025, il y en avait 7 (Julia Ducournau, Chie Hayakawa, Hafsia Herzi, Lynne Ramsay, Kelly Reichardt, Mascha Schilinski, Carla Simón). “On est toujours à 25/28% de réalisatrices dans les 2541 films reçus” clame-t-il, avant de dire que 2026 est mieux que 2025. Déjà, il se trompe juste. Et encore une fois, c’est trop faible pour faire le fierot, je trouve.
Dire que les artistes primeront toujours sur l’IA, qui n’a pas sa place ici, avant d’indiquer que Soderbergh viendra présenter son nouveau documentaire sur John Lennon qui contient, je cite, “10 minutes sur un film de 90 minutes” d’IA. Voilà voilà.
Après avoir été un invité de marque en compétition pendant plusieurs années, l’impression est donnée que l’horreur doit retourner en Séances de minuit. Peut-être que certains longs de la compet seront effrayants sans qu’on le sache, et on l’espère, mais de prime abord, on dirait un beau retour en arrière.
Maintenant qu’on peut arrêter de spéculer, il va falloir préparer ce Festival, qu’on vous couvrira du mieux qu’on le peut.
Depuis le surgissement et la “démocratisation” (comprendre le gavage contraint et forcé des usagers des GAFAM via leurs plateformes et produits) des modèles d’IA à destination du grand public comme des entreprises, la question du droit d’auteur se pose avec une acuité nouvelle.
Les problématiques afférentes à la propriété intellectuelle, au droit d’auteur ou droit des marques ne représentent qu’une fraction des domaines de l’activité humaine altérés, influencés, transformés ou éparpillés façon puzzle par les différents modèles d’IA et leurs fournisseurs, mais celle-ci pourrait être décisive dans les arbitrages ou affrontements légaux qui vont se nouer autour de ces questions, particulièrement dans le domaine du cinéma et plus largement de l’industrie culturelle.
Or, la représentation nationale travaille actuellement à légiférer, afin de donner aux ayants droit des recours contre l’usage non autorisé ou non négocié de leurs œuvres. En la matière, deux conceptions s’opposent, tant au sein du secteur de l’IA que des organisations professionnelles concernées (Société civile des auteurs multimédia, Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, etc).
La première, la plus volontiers mise en avant par les ambassadeurs de l’IA est traditionnellement désignée comme le “opt out”. Pour la faire simple, elle consisterait à mettre en place un ou des systèmes déclaratifs, permettant à des artistes, créateurs, ayants droit, de désigner une œuvre comme ne devant pas être sujette à un moissonnage sauvage de la part de l’IA. Une solution qui paraît aux yeux de beaucoup démesurément en faveur des géants de la tech. Elle prendrait le risque de se transformer en une usine à gaz (voire une multitude d’usines à gaz), laissant aux artistes la “charge de la preuve” et la responsabilité de démarches et de revendications, au risque d’une opacité favorable à des groupes capitalistiques autrement plus puissants que les artistes abreuvant de leur travail leurs modèles d’IA.
Contre toute attente, il semblerait bien que ce ne soit pas l’option favorisée par la proposition de loi transpartisane qui doit être prochainement soumise au vote. La direction choisie (et qui doit encore être débattue) serait, ainsi que le rapporte Le Monde le 8 avril 2026, celle d’une “présomption d’utilisation”. Le texte n’étant pas encore voté, et de nombreuses questions restant encore en suspens (compatibilité avec le droit européen, modalités d’application selon la taille et l’origine géographique des modèles d’IA et de leurs clients) nous ne plongerons pas tête la première dans la piscine de l’optimisme ou des tirages de joncs sur la comète, mais il est quelques raisons d’espérer.'
Le principe de cette “présomption d’utilisation” pourrait en effet aboutir à placer la charge de la preuve du côté des Mistral et autres OpenAI. Un ayant droit estimant qu’une œuvre a ainsi été utilisée par un modèle d’IA ou une entreprise cliente de celui-ci pourrait dès lors saisir le tribunal en indiquant des éléments soupçonnés d’avoir été repris d’une oeuvre préexistante, démarche qui contraindrait nos bons amis de la tech à démontrer concrètement qu’ils n’ont ni recyclé ni utilisé indûment l’oeuvre en question.
De nombreux obstacles se dressent encore entre cette perspective plutôt positive et la possible adoption de ce projet de loi. Le gouvernement a jusqu’à présent décidé de laisser les parlementaires travailler librement sur le sujet, mais des entreprises telles que Mistral AI ne font pas mystère de leur hostilité au texte, tandis que l’agenda parlementaire, celui d’une coupure estivale prévue pour le 15 juillet et d’une présidentielle aux entournures, laisse entrevoir bien des chausses-trappes d’ici un éventuel vote.
Autant vous dire que nous suivrons le dossier avec intérêt, et essaierons de vous en dire mieux et plus dans les tout prochains jours !
Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur Cannes évidemment, mais aussi sur l’augmentation des pass de cinéma Pathé, de la notion de Trigger Warning pour The Drama, l’énorme bordel du CNC et des aides pour les créateur•rice•s de contenus, et plus encore.
Parce qu’une image parle mieux que mille mots…
(Maigre semaine, on vous l’accorde)
Cette semaine, plein plein plein de recommandations. On a même triché puisque Nicolas vous en recommande deux, à savoir l’autofiction de Sara Forever, Brûle bébé, mais surtout un essai par un journaliste scientifique et un physicien sur les angles morts de la science, des aspects que l’on ne comprend toujours pas, intitulé L’Univers incompris.
Si vous trouviez vertigineux, attendez de mettre la main sur le bouquin que recommande Arthur puisque La Simulation de Loïc Hecht, une enquête de 8 ans auprès des pontes de la tech qui pensent qu’on vit dans un monde numérique façon Matrix. C’est pas rien.
Heureusement, on a Sophie pour nous parler d’une série Disney+ réconfortante… Ah non, c’est la saison 2 de Paradise, une série post-apocalyptique un peu badante de prime abord….
Non mais bon délire, il reste le livre que conseille Simon, qui, derrière ce magnifique titre La mer se rêve en ciel, est un bouquin d’horreur — première sortie d’une nouvelle maison d’édition, Styx. Voilà, vous avez de quoi faire.
L’avantage d’être abonné à notre compte Supercast est d’avoir chaque semaine un contenu supplémentaire, un bonus qui fait du bien. Ça peut être un éclairage par rapport à une adaptation, une errance du côté des séries, une diatribe pour défendre l’indéfendable, un entretien fort gênant ou une analyse audio de mise en scène (ça paraît contre-intuitif mais c’est assez génial, promis).
Cette semaine, Simon continue son exploration des liens entre cinéma et jeux vidéo, à travers la figure de Mario (non, pas avec les films d’animation, mais le génialement sous-côté film marxiste de 93 en live-action). Et c’est pas un petit morceau.
(Mama mia…)
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Cette semaine, on plonge tête baissée dans le cinéma hong-kongais, avec l’une des œuvres les plus célèbres du maître de la région : The Killer, de John Woo — l’original, pas le remake gênant avec Omar Sy.
À l’occasion des ressorties en 4K des films de la série HK Vidéo par Metropolitan, démarrée d’abord par le coffret remarquable de Hard-Boiled et désormais avec The Killer, on refait l’histoire du cinéaste, les (très) nombreuses références, et ce qui fait de ce thriller d’action un monument à part entière.
Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 11 avril pour nos abonné•e•s Supercast.
Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, maintenant que l’on sait ce qui sera présenté à Cannes, Arthur peut commencer son sempiternel marathon cannois ; à savoir, les films à rattraper avant le Festival, pour compléter des filmographies, notamment.
Bon, entre les films à mater pour l’émission du vendredi, les films de patrimoine à (re)voir, des rattrapages ici et là, et le boulot, on peut douter qu’il réussira à se faire ces 46 films (sachant qu’avec les autres sélections et ajouts, sûrement que la liste va un peu grossir ; et que la liste n’est pas exhaustive…). Mais l’espoir fait vivre.
Sa liste est à retrouver juste ici.
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Et gloire aux rattrapages cannois, on n’en fait jamais assez.