Jean-Baptiste Thoret a eu, au milieu d'un long podcast, une sortie qui a fait polémique — à raison.
Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.
Au menu cette semaine, la distinction entre cinéphile et cinéphage, la conclusion de la saga Alloncle (ou pas), un super film d’horreur en salle, les liens entre le jour de la marmotte et GTA 3, les cheveux des hippies, et plus encore.
Cette semaine, un mail de Dylan Librati a attiré notre attention, enfin surtout celle d’Alexis, qui a voulu répondre :
Le 3 février 2026, le critique, documentariste, théoricien et historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret était l’invité du podcast No Magic. Au cours de cet entretien fleuve, interrogé sur sa définition de la cinéphilie, il déclarait :
Être cinéphile, c’est aussi lire des livres, lire des textes. (...) Quelqu’un qui me dit “je suis cinéphile, mais je n’ai jamais entendu parler de Benoliel, d’Eisenstein, de Tesson, de Jousse, de Daney…” et bien je lui dis : tu n’es pas cinéphile. Tu es cinéphage, tu adores le cinéma, (...) mais ce n’est pas la cinéphilie, ça.
Cette prise de position, très rapidement reprise et diffusée sur les réseaux sociaux, a suscité nombre de réactions négatives, certaines mieux argumentées que d’autres d’ailleurs (on vous conseille la réaction de la créatrice de contenu Romane Daily, qui part de ces propos pour poser la question de notre rapport parfois trop béat aux théoriciens du cinéma les plus médiatisés).
Disons-le d’emblée, ces mots ne doivent pas faire oublier la singularité du travail de Jean-Baptiste Thoret. Ce dernier a défriché les contrées du Nouvel Hollywood, décortiqué les œuvres des grands réalisateurs classiques et contribué à rendre à Dario Argento et John Carpenter (entre autres) leurs lettres de noblesse avec une passion communicative.
Communicatif, voilà le maître-mot pour décrire celui qui a toujours été un passeur, promenant son érudition de ciné-clubs en conférences, de livres en bonus DVD pour nous offrir une porte d’entrée vers l’analyse historique, politique et esthétique du cinéma. Il est donc d’autant plus surprenant de le voir ici ranger les spectateur•ice•s dans deux cases, présentées comme irréconciliables : le cinéphile, celui qui lit, et le cinéphage, celui qui voit (sous-entendu : celui qui ne cherche pas à voir plus loin). S’il faut se garder d’accuser Thoret de mépris ou, justement, d’élitisme (sa carrière démontre plutôt le contraire), il faut s’interroger sur les angles morts de cette déclaration.
Si cinéphilie et cinéphagie sont effectivement deux rapports distincts au cinéma, la première ne se limite pas à l’ingurgitation théorique de livres et de textes. Pourquoi ce plan m’obsède-t-il autant ? Pourquoi cette ultime séquence ne quitte plus mon esprit ? Pourquoi l’œuvre de tel ou tel cinéaste paraît établir quelque chose avec moi ? Répondre à ces questions est le vrai premier pas vers la cinéphilie, et ce réflexe fondateur du questionnement d’une œuvre ne tient pas à la lecture de tel ou tel ouvrage. Il relève en premier lieu d’une pulsion, d’un désir brûlant de comprendre dont les raisons nous échappent peut-être toujours un peu.
Mais le vrai manquement de Thoret dans cette séquence, c’est précisément la question de la transmission : on peut regretter qu’il n’invite pas son interlocuteur, plutôt que de le mettre sèchement à distance, à découvrir les auteurs dont il parle. En bref, il aurait tout aussi bien pu dire : « va donc découvrir leurs écrits, découvrir leurs regards. Tu n’en seras que plus cinéphile encore. » A fortiori quand on prend en considération la notion de capital culturel, ici passée sous silence. Pour découvrir un auteur, encore faut-il justement « en entendre parler. »
D’ailleurs, en guise de conclusion, j’aimerais abonder dans ce sens en évoquant mon histoire personnelle et témoigner de ma gratitude envers celles et ceux qui ont aiguillé de la sorte mon appétit de cinéphile pas encore accompli. Né dans une famille de la classe moyenne supérieure, culturellement privilégié et fasciné par le cinéma depuis ma plus tendre enfance, il m’a pourtant fallu attendre mes dix-huit ans et mon entrée en école de cinéma pour que mes professeur•e•s me fassent enfin découvrir Daney, Benoliel, Jousse et consorts. Que dire alors de mes camarades de l’époque, qui partageaient avec moi la même passion pour l’image animée mais pour qui l’accession à la culture fut, au contraire de moi, un véritable combat ? Que dire de celles et ceux qui, pendant que je lisais les écrits d’André Bazin ou écoutais avec un plaisir immense le même Jean-Baptiste Thoret, travaillaient au café du coin pour rembourser leur prêt étudiant, celui-là même que je n’ai jamais eu besoin de contracter ? Et que dire aussi de tous les autres théoriciens et théoriciennes du cinéma qui n’ont quant à eux jamais eu pignon sur rue et dont le travail n’est aujourd’hui jamais cité, si tant est qu’il l’ait déjà été ?
En guise de mot de la fin, permettez-moi deux conseils. Premièrement, ne cédons pas à la facilité, dans un sens comme dans l’autre. Ne tirons pas un trait sur Thoret pour le punir de ce faux pas, lui qui continue d’ailleurs de défendre une accessibilité plus large du cinéma, à travers notamment son visionnage domestique. Il supervise depuis longtemps maintenant la collection de DVD et Blu-ray Make my day! chez StudioCanal, et rappelle dès qu’il le peut l’importance de posséder chez soi les copies physiques des films. Deuxièmement, ne laissons pas les étiquettes toujours grossières définir notre rapport aux films. Aimer les films en cinéphile ou les aimer en cinéphage, au fond, peu importe. Ce qui compte vraiment, en définitive, c’est surtout de les voir, non ?
La commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public a finalement vu son rapport adopté en vue d’un débat dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Un aboutissement redouté et inattendu, qui aura probablement surpris jusqu’au rapporteur de ladite commission, le député UDR Charles-Henri Alloncle. Cette issue nécessite à minima un retour sur la débâcle parlementaire menée par l’extrême droite au sein de l’hémicycle, afin d’en saisir les tenants et les possibles aboutissants.
Six mois d’auditions. Plus de 230 personnes interrogées. Des auditions tournant fréquemment à l’inquisition, à la farce mortifère, voire à la diffamation pure et simple. Durant cette commission voulue par le parti d’extrême droite fondé par Éric Ciotti, dévoiement des institutions, désinformation, intimidation, racisme et homophobie crasse se sont exprimés à peu près librement, le plus souvent pour pilonner les travailleurs de l’audiovisuel public et leurs représentants.
Ce désolant spectacle nourrissait au moins trois objectifs. Le premier et plus évident était la promotion du rapporteur lui-même, qui, ne daignant pas toujours écouter les réponses à ses accusations, s’empressait de poster propos tronqués, mises à l’index ou authentiques fake news sur ses réseaux sociaux. Le deuxième visait à légitimer, jusqu’au cœur de l’assemblée, une conception du contrôle des médias inspirée par l’extrême droite, idéologisée à l’extrême, annonçant une claire volonté de mise au pas en vue d’un démantèlement. Enfin, à travers l’audiovisuel, c’est bien sûr le secteur culturel tout entier qui était visé, celui-ci voyant sa diffusion mais aussi sa production intimement liées aux différents pans et pôles du secteur audiovisuel public.
Dans les jours précédant le vote du rapport, des articles du Monde ainsi que des déclarations pusillanimes président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus, ont mis en évidence que la commission avait sans doute constitué un outil de déstabilisation du secteur public téléguidé par ses concurrents privés.
Dès lors, le vote du rapport rédigé par Charles-Henri Alloncle, qui consiste en la validation de son contenu et de ses recommandations, par les membres de la commission paraissait hautement improbable, et ce, malgré la présence de députés LR, à la radicalisation extrême-droitière à peu près terminale. Les élus de gauche et du centre étaient arithmétiquement suffisamment nombreux pour empêcher que la commission ne produise un document délirant dans la forme et pyromane dans le fond.
Il n’en a rien été, Jérémie Patrier-Leitus déclarant en plateau son aversion pour la commission qu’il avait échoué à présider dignement, tout en votant le rapport, pour permettre aux citoyens de s’emparer du sujet (comme si l’intégralité des auditions de la commission n’étaient pas déjà accessibles en ligne et regardées par des centaines de milliers de citoyens), tout en empêchant l’extrême droite de crier à la censure.
Alors que le secteur culturel et la création dans leur ensemble sont désormais tout à fait dans le viseur de l’extrême droite, cette attitude, désolante, se doit d’être questionnée. Il devient chaque jour plus urgent de marteler, à nos collègues, nos proches, nos élus, nos audiences, que considérer l’extrême droite comme un interlocuteur fiable, valable, respectable, est une impasse. Elle utilise toutes les failles et amortisseurs démocratiques de notre démocratie libérale à bout de souffle précisément pour la saper. Ce faisant, elle révèle que nos institutions lui sont bien trop poreuses, insuffisantes à la contenir. Dès lors, lui faire bénéficier d’une quelconque forme de bienveillance, ce n’est pas seulement inviter le loup dans la bergerie, c’est lui dresser une bonne table, avec argenterie et aiguisoirs à crocs.
Bien sûr, le rapport fumant de monsieur Alloncle n’est ni une fin en soi ni la mère de toutes les batailles. Un contre-rapport devrait être prochainement publié par le député Erwan Balanant, tandis que la SCAM publiera elle aussi un jeu de recommandations visant non pas à éviscérer l’audiovisuel public, mais bien à l’améliorer et le consolider. La visibilité et l’écho de ces démarches n’est pas assurés, à nous de les soutenir. Il faudra désormais faire connaître à nos proches et à nos élus que les mensonges ahurissants propagés par le rapport sont inadmissibles et devront être combattus pied à pied.
Enfin, aujourd’hui plus qu’hier et moins que demain, il faudra continuer de rappeler la fondamentale importance de la culture au sein de la société française, son poids décisif dans son économie, et les dimensions vertueuses de son fonctionnement qui, il faudra le marteler, ne dépendent pas des impôts des Français.
Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur la pression des cinémas Mégarama pour écraser la concurrence des cinémas d’art et essai, des films primables de la Queer Palm, de questionnements autour des séances en audiodescription, et plus encore.
Parce qu’une image parle mieux que mille mots…
(Le pré-Cannes est pas facile…)
Cette semaine, deux petites choses. Arthur vous clame son amour pour l’essai de Nicolas Moreno chez Marest autour des frères Safdie et notamment d’Uncut Gems avec New York, les Safdie et Uncut Gems. Un texte fort différent des essais de cinéma, autant sur la forme avec ce style particulier que sur le fond où l’analyse passe par de l’architecture, et de l’Histoire de l’art — et plus encore.
Sophie, elle, revient sur la petite pépite d’Apple TV dont on ne parle pas assez malgré son casting XXL et sa production A24 de qualité, à savoir Margo a des problèmes d’argent. On ne vous en dit pas plus, foncez tête baissée, vous ne le regretterez pas.
(© Marest / Apple TV)
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Cette semaine, Simon continue son exploration des liens entre jeux vidéo et septième art. Et cette fois, ça peut paraître alambiqué, mais notre chroniqueur part du célèbre Un jour sans fin, pour évoquer dans un premier temps les jeux dits “die and retry”, avant de partir sur une comparaison (assez pertinente, il faut le reconnaître) avec un certain… GTA 3. Oui oui, vous avez bien lu.
(Aucun rapport avec la marmotte en revanche…)
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Cette semaine, on sort sa guitare, sa perruque de cheveux longs, sa chemise flower power, et on sauve notre pote de la guerre au Vietnam.
Alors que Potemkine ressort dans un fort beau Blu-ray Hair de Milos Forman, on se penche sur ce film qui commente aussi bien la fin des hippies que la mort du nouvel Hollywood, dans cette comédie musicale sombre et funeste malgré son faux ton léger basé sur une pièce culte de Broadway.
Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 1er mai pour nos abonné•e•s Supercast.
Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, on en rajoute une couche pardon, mais il se trouve que notre Arthur national file désormais un coup de main à la Manie du Cinéma pour son tour du monde en films dont on vous avait déjà parlé ici.
Et comme elle vient de sortir un deuxième volet sur les pays en B, on ne pouvait pas ne pas vous le mentionner et vous conseiller ce visionnage :
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Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos résals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes d’écoute de podcasts préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.
Et gloire à l’amour du cinéma, que vous connaissiez Daney ou non.