L'horreur domine tout sur le marché de la culture — la preuve par trois

Et un peu de jeunesse, ça va pas faire de mal !

Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.

Au menu cette semaine, de l’horreur à toutes les sauces, une ode à la jeunesse version 7e art, un superbe film d’animation français, des théories sur une série comique culte, des rocs en tout genre, la réhabilitation de l’avant-dernier Tony Scott ou encore un film d’horreur avec Jim Carrey.

LES ACTUS DE LA SEMAINE

On le dit, on le répète, on le psalmodie dans ces colonnes et au micro de RST. L’horreur, le surnaturel, le genre, les cinémas de l’imaginaire ont le vent en poupe comme ils ne l’ont pas eu depuis plusieurs décennies et, peut-être, depuis l’avènement du 7e Art comme divertissement de masse. 

En effet, le cinéma “de genre” a connu diverses heures de gloire au gré du XXe siècle  et du premier quart du XXIe, mais les embellies ou renouveaux qui ont secoué ce domaine à part de la production audiovisuelle nous paraissent différents tant en nature qu’en termes d’intensité face à la vague qui se lève depuis désormais une poignée d’années. Pourquoi ? Et bien, qu’on se penche sur l’avènement des Universal Monsters du temps jadis, la gloire de la Hammer, la furie italienne des giallo ou certains succès devenus phénomènes de société dans les années 70 et venus des USA (tels L’Exorciste), jamais le genre n’aura su allier succès durable auprès du grand public et des élites culturelles, tout comme il sera presque toujours demeuré cantonné à de modestes productions, fournissant les rangs de la série B de copieuses tonnes de chair à canon.

La reconnaissance (ou le façonnage marketing, c’est selon) du concept d’Elevated Horror — soit une horreur d’auteur — au cours de la dernière décennie témoignait déjà d’une sensibilité accrue de l’époque, de son souhait d’anoblir les œuvres du cauchemar, ou à tout le moins de les décloisonner. Quelques années plus tard, on constate que la mode de la viande sur les murs va bien au-delà de quelques coquetteries d’auteur. On trouve l’horreur et le fantastique sur grand écran, en séries, à la faveurs de premiers films financés à coups de micro-budgets, ou de simili-blockbusters produits à coups de dizaines de millions, tandis que certains univers se déclinent désormais en franchise, lesquels s’avèrent tantôt des rouleaux compresseurs économiques (coucou James Wan et le Conjuring-verse) tantôt des pépinières à artistes et interprètes (kikoo Mike Flanagan).

Mais quels sont donc les symptômes de ce raz-de-marée imaginatif dont il n’est pas interdit de penser qu’il est aujourd’hui la seule piste créative et économique que n’ait pas asséché Hollywood ? Eh bien, à regarder l’actualité toute récente, la suprématie de l’horreur est une évidence. On ne remontera même pas jusqu’aux scores au box-office des ces cinq dernières années, au sein duquel les frissons se sont systématiquement taillés une part croissante, notamment au sein des œuvres originales (Sinners est bien loin d’avoir été le seul métrage à avoir montré les crocs).

Plus simplement, trois faits permettent de mesurer la proéminence du genre. Tout d’abord, le film Malfaisante a pris la tête du box-office américain, coiffant au poteau deux concurrents autrement mieux financés et marketés (plus intensivement, à tout le moins). Digger et The Social Reckoning s’avançaient en conquérants de ce début d’automne… mais tous deux ont flopé et se sont fait très largement distancé par la série B cauchemardesque portée par Jessica Chastain. Un fait d’autant plus notable que critiques et spectateurs ont putréfié le film comme rarement, clamant à l’unisson qu’il s’agissait d’une abomination. Mais rien n’y aura fait, ni la concurrence, ni les avis désolés ; l’attrait pour un film d’horreur à l’excitante bande-annonce écrase tout sur son passage.

Parallèlement vient de sortir la nouvelle adaptation en jeu vidéo de la saga Hellraiser. Phénomène littéraire puis filmique de la fin des années 80 issu du cerveau délicieusement tordu de Clive Barker, Hellraiser est une saga qui a pour elle d’être un délirant trip sado-maso aux visions dantesques, dont seul le premier opus constitue une éclatante réussite. Que cette franchise retrouve aujourd’hui le chemin du jeu vidéo à la faveur d’une production très correctement financée, mais surtout d’une radicalité ahurissante, où chairs suppliciées, torture et sexualité envahissent l’écran sans aucune retenue est éclairant. Que joueurs et testeurs l’accueillent avec enthousiasme voire appétit l’est également. 

Même aux heures les plus embarrassantes des productions vidéoludiques “matures” ou “edgy”, il eût été impensable de tomber sur un jeu aussi brutal, explicite et désireux de pousser les limites des représentations.

Du côté sériel, le studio A24 s’est associé au diffuseur Peacock pour fabriquer Crystal Lake. Tout dans la démesure (pour ne pas dire l’absurdité) du projet, témoigne de la puissance économique comme évocatrice des franchises horrifiques. Voici donc l’origin story de Vendredi 13, saga crapoteuse parmi les sagas crapoteuses, source de détournements et de parodies innombrables, tant elle embrassa le cynisme des 80’s et une forme parfois jubilatoire de moins-disant artistique, transformée en une série luxueuse, pour ne pas dire clinquante, gérée par un studio prestigieux.

Le résultat est une curiosité qui dégorge d’une direction artistique dont le moindre plan s’avère fastueux, qui traite son matériau de base avec un respect dévot par endroits bizarroïde, sans renoncer pour autant à aligner des séquences de meurtres monstrueusement gorasses.

On pourrait continuer cette énumération pour aboutir à un inventaire à la Prévert tripaillant, mais c’est bien inutile. Noter que ces trois évènements ont pu se succéder à quelques jours, parfois heures, d’intervalles est bien le symptôme du geyser de sang et de fluides bilieux qui s’apprête à inonder encore longtemps nos écrans



L’adolescence est un terrain de jeu sans limite pour les cinéastes. Cet âge entre deux mondes est le canevas des émotions et des luttes, internes et celles de la société. Pour commencer, les ados sont, la plupart du temps, les friandises préférées des tueurs en série et autres monstres assassins du cinéma de genre.

Freddy, Jason et les autres se délectent de la fougue et de la libido de ces futurs adultes. Pourquoi, me direz-vous ? Eh bien, parce que, déjà, ils courent nettement plus vite, mais surtout car ils sont le symbole de la société à venir. Rien de plus effrayant que de tuer dans l'œuf la possibilité d’un changement. Ces jeunes qui se bécotent ont de l’espoir, celui d’aimer, de se déchirer, de vivre et d’avoir la chance d’améliorer les schémas devant lesquels ils ont grandi. Pour Michael Myers, tuer Laurie Strode et ses copines, ce n’est pas juste planter une lame dans de la chair ferme, c’est le symbole d’un conservatisme qui ne supporte pas d’imaginer une forme de libération, de rébellion.

Les adolescents au cinéma, c’est également souvent de la mélancolie, du mal-être. Dans Ghost World de Terry Zwigoff, les deux adolescentes incarnées par Thora Birch et Scarlett Johansson sont tiraillées entre le confort de l’enfance et l’envie d’en sortir, une thématique que l’on retrouve également dans Tu dors Nicole de Stéphane Lafleur. L’avenir fait peur, il peut donner envie de se teindre les cheveux en vert dans le meilleur des cas, comme de se donner la mort chez Sofia Coppola. Pourquoi les jeunes filles ont-elles envie de mourir ? Parce que le monde des adultes ne leur a promis que de la souffrance et de la soumission patriarcale.

Si, chez Sofia Coppola, l’enrobage pop a pour but de montrer l’universalité de cette mélancolie, Mustang de Deniz Gamze Ergüven choisit de faire de cette histoire une grande dénonciation politique sur le sort des jeunes filles qui sont prêtes à choisir la mort plutôt que de cautionner le mariage forcé.

Mais l’adolescence, c’est aussi de la fougue, de la rébellion, c’est du pouvoir ! C’est d’avoir encore les rêves et les aspirations de l’enfance. Beaucoup de ce qu’on appelle des “coming-of-age” sont teintés de cette lueur d’espoir ! Des réalisateurs se sont emparés de cet esprit de rébellion pour en faire des films solaires : c’est le cas de Dirty Dancing d’Emile Ardolino, qui, avec son personnage de Bébé et ses premières amours, nous parle de la solidarité des jeunes adultes et de leurs positionnements politiques, notamment sur l’avortement.

Certains ont cherché à montrer la complexité de cette période, en documentaire comme Sebastian Lifshitz avec son travail de longue haleine qu’est Adolescentes ou en fiction comme Richard Linklater et son chef-d’œuvre Boyhood. Des projets similaires sur la temporalité et l’installation de la personnalité unique, grâce à un travail sur le temps long. Car oui, l’adolescence est une évolution lente. On peut s’en moquer comme le fait Riad Sattouf avec Les Beaux Gosses, car les poils disgracieux au niveau de la moustache, c’est rigolo, tout comme les projets débiles de Supergrave ou de Projet X.

L’adolescence est un monde, et il n’a jamais été aussi complexe qu’aujourd’hui. Pas de schéma préconçu, des incertitudes constantes sur l’état de la planète. Nous ne pouvons être que curieux du cinéma des années à venir, car n’en doutez pas, les cinéastes de demain, actuellement, ils ont barricadé leur lycée et en feront peut-être un film un jour.

Force et courage aux luttes pour un système scolaire plus juste !

Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur la pression mise par UGC envers le FIFIB, ce qu’implique la présidence des César 2027 par Léa Seydoux, les craintes à avoir sur l’arrêt de tournage de The Batman Part II, et plus encore.

LES FILMS À VOIR (ET À ÉVITER) CETTE SEMAINE

Parce qu’une image parle mieux que mille mots…

Pour entendre les débats, arguments et analyses de chacun de ces films, notre épisode hebdomadaire est disponible sur toutes les plateformes de streaming ou de podcast, juste ici.

L’ALERTE SPOILERS DE LA SEMAINE

Dans ce nouvel épisode de l’émission de Sophie Grech et Camille Giry, dernier tour de table autour de la série Parks & Recreation, toujours avec Sophie Riche.

Et rendez-vous mercredi prochain pour une nouvelle fournée d’épisodes, cette fois sur une autre série, et avec une autre invitée. Surprise surprise — disons que c’est “Spooky season”.

LES RECOMMANDATIONS CULTURELLES DE LA SEMAINE

Cette semaine, des recos très différentes.

Ameline, notre formidable renfort de la semaine, révèle adorer le dernier jeu Conjuring sur Netflix — oui, car la firme au N rouge développe de plus en plus son aspect gaming, et ce n’est plus que des jeux mobiles enfantins. La preuve avec celui-ci.

Alexis vous conseille de jeter un œil à la chaîne YouTube Parole D’Honneur, et notamment leur vidéo du format Bonus DVD sur le film Fjord, palme d’or 2026 de Cristian Mungiu. 3 heures de débat qui accentuent notre ressenti au sein de RST que le film n’est pas ce qu’il semble être.

Arthur enfin adore la nouvelle BD de la grande Catherine Meurisse, sorte de relecture du lac de Walden du philosophe du XIXème siècle, Henry David Thoreau — sur fond de désobéissance civile, d’amour de la nature et de “rire résistant” comme elle le dit elle-même.

L’ÉPISODE ABONNÉ•E•S SUPERCAST, RIEN QUE POUR VOUS

L’avantage d’être abonné à notre compte Supercast est d’avoir chaque semaine un contenu supplémentaire, un bonus qui fait du bien. Ça peut être un éclairage par rapport à une adaptation, une errance du côté des séries, une diatribe pour défendre l’indéfendable, un entretien fort gênant ou une analyse audio de mise en scène (ça paraît contre-intuitif mais c’est assez génial, promis).

Cette semaine, Arthur revient sur un film délaissé des critiques et cinéphiles, avec Alexis Roux, sur l’avant-dernier film d’un certain Tony Scott. Un thriller urbain qui réinvente le récit qu’il réadapte, en parlant intelligemment de son époque et porté par un duo Denzel Washington / John Travolta. 1 heure de discussion pour réhabiliter un film, c’est pas rien.

Pour écouter l’épisode, il faudra s’abonner à notre offre Supercast juste ici.

UN PEU DE PATRIMOINE ?

Cette semaine, Sophie a un problème avec son câble. Elle a appelé un réparateur, il est un peu chelou…

Disjoncté, de Ben Stiller, premier film d’horreur mené de front par un grand Jim Carrey, sorti en 1996 et qui ressort dans un blu-ray 4K. L’occasion de se replonger dans ce film méta sur la carrière du comédien, son commentaire sur la télévision, et sur son époque. Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 17 octobre pour nos abonné•e•s Supercast.

LE BONUS HEBDO

Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, vu ce que vient de vous raconter Sophie sur la jeunesse, on a décidé de vous faire une petite liste sur ces recos !

Et sinon, le lien vers notre compte Letterboxd RST est juste ici.

Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos réseals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes d’écoute de podcasts préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.

Et gloire à la jeunesse ; encore, oui oui.

De l'actu, du cinéma et le tout sans trucage

Par Réalisé sans trucage

À propos de Réalisé sans trucage

Réalisé sans trucage est un podcast crée en 2023 qui décrypte les sorties de la semaine chaque vendredi, traite de l’actualité du cinéma tous les lundis, et aborde un film de patrimoine tous les mardis.

Les abonnés Supercast ont en plus un épisode bonus chaque mercredi.

Le podcast est constitué d’Arthur Cios, Sophie Grech, Nicolas Martin, Simon Riaux et Alexis Roux.

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