L'État (et le cinéma) n'a rien compris des "Misérables", en fait

Plot twist : l'appropriation culturelle bourgeoise fait du mal aux œuvres (littéraires comme cinématographiques).

Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.

Au menu cette semaine, double dose d’un Simon Riaux un peu colère colère (et on le comprend), deux pépites à voir en salle, une nouvelle série à décortiquer pour Halloween, des recos variées, on réhabilite Michael Mann (si si, je vous jure), un requin hyper malin et plus encore.

LES ACTUS DE LA SEMAINE

“Vous connaissez Les Misérables ?” a demandé le juge. Le prévenu tremblait toujours. “C’est l’histoire d’une rédemption. C’est possible, vous savez.”

Ces quelques lignes sont issues d’un des articles publiés par le journal Le Monde, consacrés aux suites judiciaires des manifestations du 17 octobre 2026 et des révoltes qui les ont émaillées. Comme après chaque expression de colère populaire, on y retrouve un sinistre défilé d’enfants, de gosses, de jeunes, d’individus dans des situations de grande précarité, qui pour avoir couru moins vite que les autres, découvrent comment un système judiciaire peut être transformé en outil de terreur aux airs d’abattoir. 

Tout cela au nom du bon plaisir d’une bourgeoisie radicalisée et probablement plus terrifiée que jamais à l’idée que le peuple retrouve le goût de réagencer ses portes cochères à coup de Fenwick.

Et si cette capacité à fouler au pied tous les principes républicains, ainsi que le principe même d’État de droit n’a rien de nouveau, l’attitude des serviteurs du bien supposé commun, ainsi que le souligne Le Monde, fait froid dans le dos.

Car en effet, ces révoltes ont connu une étrange double synchronicité. Elles auront précédé de quelques semaines la sortie de La Gradiva, métrage célébré sur la Croisette, qui révèle au contact de l’actualité lycéenne combien son évocation amphigourique d’une jeunesse contemplative relève d’une fantasmagorie datée, voire un peu rance.

Las, le grand film sur la jeunesse n’aurait donc rien de bien concret à dire de la jeunesse, sinon qu’il l’aime assaisonnée comme sa bourgeoisie, oisive et lente. Mais on serait bien cruels de pousser plus loin le parallèle. Le cinéma hexagonal n’a pas attendu les révoltes de 2026 pour faire largement sécession, tout comme faire peser sur La Gradiva seule la responsabilité de la déconnexion des productions françaises serait une ridicule exagération.

En revanche, cette sortie rendue un peu absurde par l’actualité s’accompagne d’une seconde, aux airs de pur cambriolage. 

Imagine-t-on une adaptation contemporaine des Misérables de Victor Hugo qui n’épouse pas pleinement la cause de qui se révolte aujourd’hui ? Cela peut paraître dément, mais c’est pourtant (un peu) ce qui se passe. Du mantra répété par le blockbuster (“à trop vouloir l’ordre, on provoque le désordre”), en passant par une orientation de film d’action pour prostate fatiguée, sans compter une campagne promotionnelle dont l’ultime effet semble de confronter un tonton Lindon pontifiant à d’infinis plateaux de jeunes gens médusés par son aplomb, jusqu’au surgissement de références à l’œuvre dans les cours de justice, nous assistons à une réappropriation démente.

Évidemment, la prise des Misérables par le macronisme sub-claquant constitue un bien maigre affront eu égard à la violence débridée de la flicaille lâchée sur les lycéens et désormais tous les citoyens. Mais cet affront n’en est pas moins signifiant.

Les Misérables a un sens bien particulier. Les Misérables n’est pas, à aucun moment, un récit de salut. Bien au contraire. Le texte de Victor Hugo narre comment un homme, puni injustement, apprend malgré l’injustice, à devenir un homme de bien. Ce parcours, celui de Jean Valjean n’a cependant rien d’une rédemption. Car pour juste qu’il soit, il demeure traqué par un système qui n’envisage rien d’autre que son enfermement. Et si son sens du bien, durement éprouvé, lui permet de triompher un temps, d’élever une enfant abandonnée, puis de devenir un bourgeois, Valjean demeure un homme pourchassé qui n’a prise ni sur l’injustice, ni sur le système.

Les Misérables ne pose non pas le pardon comme exemple, mais la révolte comme unique horizon souhaitable. C’est cette vague qui emportera tout le récit et tous les protagonistes dans un mouvement fatal et romanesque, qui présentera l’addition à tous ceux qui ont maintenu leurs semblables dans la misère des décennies durant.

Voir débarquer sur grand écran une relecture bourgeoise, tranquille et pataude, tandis que les magistrats qui appliquent avec célérité les directives éructées par un garde des Sceaux prompt à faire regretter la fermeture de Cayenne à tout individu modéré, voilà qui constitue une nouvelle forme d’appropriation culturelle, particulièrement velue par les temps qui courent.



Après plus d’un an de tergiversations, négociations et autres arrangements économiques tout sauf transparents, le clan Ellison est parvenu à acquérir un des plus prestigieux studios hollywoodiens, la Warner. Celle-ci est vouée à être ingérée par leur précédente acquisition, Paramount, pour donner naissance à une monstroplante industrielle : Skydance.

Cette fusion, qui n’aurait probablement jamais pu être validée par les autorités des marchés financiers sans la grande proximité des Ellison père et fils avec la sphère MAGA, aura été le centre d’un feuilleton à maints rebondissements (le moindre desquels ne fut pas l’entrée en scène puis le retrait fracassant de Netflix) et un nouvel épisode de cette folle gigue est en cours d’avènement.

En effet, les médias consacrés à l’actualité économique ou à celle de l’industrie cinématographique l’ont annoncé avec un mélange de fascination et d’effroi : Elon Musk vient d’investir un milliard de dollars dans la structure nouvellement créée.

Officiellement, cet achat d’actions a plusieurs buts : consacrer et densifier les liens entre la dynastie Ellison (devenue milliardaire grâce à Oracle, firme spécialisée dans la surveillance de masse), alléger la dette colossale de Skydance (80 milliards au bas mot), tout en enclenchant une narration positive autour de la nouvelle superstructure, qui entamera son existence avec le bide historique de Digger.

Ces objectifs sont-ils atteignables ? Imaginables dans un futur proche ? La prudence et l’humilité nous poussent à écrire que non Kevin, les calculs sont pas bons.

On l’a dit et répété, près d’une décennie après le rachat de la Fox par Disney, Mickey crache encore ses poumons, incapable d’éponger efficacement la dette contractée alors, ou d’exploiter à la hauteur de sa phénoménale richesse le catalogue de la Fox. Par conséquent, voir un studio bien plus modeste, tel que Paramount, payer quasiment le double, pour un studio certes désireux d’être racheté mais bien plus valorisé que ne l’était la Fox, laisse éminemment sceptique quant à son futur économique.

La présence de Musk à bord de ce radeau de la Méduse cosmique doit-elle rassurer ? Pas ceux qui se souviennent encore de la catastrophique introduction en bourse de SpaceX, qui s’avéra une des plus sinistres et prévisibles spirales déflationnistes de ces dernières décennies.

Ce milliard tant espéré est-il de nature à alléger durablement la dette de Skydance ? A priori non.

Par conséquent, peut-être faut-il chercher la justification de cette opération industrielle ailleurs.

Les élections de mi-mandat états-uniennes se rapprochent à grands pas, et si nous en ignorons l’issue, les républicains sont nombreux à considérer que la cataclysmique présidence Trump II aboutira à une des plus violentes défaites électorales de leur histoire (certains d’entre eux n’hésitent plus à évoquer un “wipe out”, soit un parti républicain annihilé, voire balayé de l’échiquier national). Dans ces conditions, nombre d’industriels aux pratiques pour le moins douteuses, aux conflits d’intérêts ahurissants, tels Musk ou Ellison, risquent de perdre tout ou partie de leur entregent.

N’oublions pas par exemple que les principales entreprises de Musk doivent leur puissance actuelle non pas au génie capitalistique de leur propriétaire, mais à une commande publique nord-américaine continue et dense. Si celle-ci se détourne ou se tarit, plusieurs empires économiques vont vaciller.

Dans ces conditions on comprend que les Musk et Ellison tentent peut-être de renouer avec la mythologie du “too big to fail” (croyance boursière précédant la crise des subprimes, selon laquelle des banques devenues massives représentaient un risque systémique tel que jamais le système ne les laisserait couler), tout en créant des interconnexions économiques suffisamment denses et complexes pour espérer se prémunir des crises économiques et politiques qui les menacent.

Rien n’indique aujourd’hui qu’ils soient capables d’y échapper, ni que Warner ne retrouvera pas avant longtemps de nouveaux maîtres.

Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur l’affaire du court-métrage en IA dans les festoches canadiens (oui, encore), l’IA dans les films Netflix (promis, après on arrête), ce que dit le succès dingue du documentaire sur Elizabeth Holmes, un alignement des planètes pour Netflix, et deux disparitions.

LES FILMS À VOIR (ET À ÉVITER) CETTE SEMAINE

Parce qu’une image parle mieux que mille mots…

Pour entendre les débats, arguments et analyses de chacun de ces films, notre épisode hebdomadaire est disponible sur toutes les plateformes de streaming ou de podcast, juste ici.

L’ALERTE SPOILERS DE LA SEMAINE

Dans ce nouvel épisode de l’émission de Sophie Grech et Camille Giry, on lance un nouveau cycle. Vous connaissez la chanson, première partie sur 4 du mois consacré cette fois-ci à un monument de l’horreur sérielle : The Haunting of Hill House.

Et pour ce premier volet, l’invitée du mois, Taous Merakchi se dévoile un peu plus sur ses goûts et appétences (surprise) souvent horrifiques.

Un épisode à retrouver en audio sur toutes vos plateformes, et en vidéo juste ici (abonnez-vous à notre chaîne YouTube, tant qu’à faire…). Et n’oubliez pas : Alerte Spoiler, c’est tous les mercredis, en vidéo et en audio.

LES RECOMMANDATIONS CULTURELLES DE LA SEMAINE

Cette semaine, trois recos trèèèès variées.

Sophie revient sur la nouvelle saison de la série Monster sur Netflix, qui est bien supérieure à la précédente et bien mieux écrite notamment — se concentrant cette fois sur l’histoire glauque à souhait de Lizzie Borden.

Arthur a testé (et adoré) le jeu FPS policier ambiance film noir en noir et blanc des années 30, mais avec une esthétique rappelant les premiers courts-métrages Mickey, MOUSE: P.I. For Hire. Mais plus que le gameplay, c’est l’enquête qui a séduit notre chroniqueur.

Enfin, Nicolas a regardé Drag Race Espagne. On se demande bien pourquoi… Oh wait ! Les Javis sont les jurés. Vous savez, les réalisateurs de La Bola Negra, et les créateurs de la série Veneno et La mesías, que Nicolas adore ? Eh bah figurez-vous qu’en plus de ça, les queens sont hyper impressionnantes. Bref, un Nico conquis.

L’ÉPISODE ABONNÉ•E•S SUPERCAST, RIEN QUE POUR VOUS

L’avantage d’être abonné à notre compte Supercast est d’avoir chaque semaine un contenu supplémentaire, un bonus qui fait du bien. Ça peut être un éclairage par rapport à une adaptation, une errance du côté des séries, une diatribe pour défendre l’indéfendable, un entretien fort gênant ou une analyse audio de mise en scène (ça paraît contre-intuitif mais c’est assez génial, promis).

Cette semaine, Arthur continue sa lancée de réhabilitation d’œuvres moins connues d’auteurs célébrés, puisqu’après Tony Scott, il se frotte à Michael Mann. Et on vous voit venir “oui, tous les Mann sont bons, c’est pas possible…” Et Hacker ? Qui parle de Hacker ? Son thriller tech avec Chris Hemsworth et Tang Wei sorti en 2015 ? Personne. Il fallait changer ça.

Accompagné de Michael Ghennam, rédacteur en chef adjoint des Fiches du Cinéma, il discute pendant une heure de ce qui fait de ce long-métrage du pur Mann, et un très bon cru.

Pour écouter l’épisode, il faudra s’abonner à notre offre Supercast juste ici.

UN PEU DE PATRIMOINE ?

Cette semaine, l’équipe était à Mauvais Tours. Enfin c’était pas cette semaine, c’était dimanche dernier. Mais du coup, ils en ont profité pour enregistrer un épisode sur un film projeté là-bas, à savoir Peur Bleue. Et on avait beauuuuucoup de choses à dire visiblement.

Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 24 octobre pour nos abonné•e•s Supercast.

LE BONUS HEBDO

Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, alors qu’on se prépare doucement à découvrir UN MONUMENT (et je ne plaisante pas) du cinéma en salle pour la première fois ou presque, le magazine britannique Sight and Sound nous offre une bien belle liste de films sur le thème “sacrilège et censure” — histoire d’être carré et calé avant de découvrir Les Diables de Ken Russell le 28 octobre.

Une liste à retrouver ici. Et sinon, le lien vers notre compte Letterboxd RST est juste ici.

Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos réseals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes d’écoute de podcasts préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.

Et gloire aux gens qui comprennent les œuvres d’art pour ce qu’elles sont, et pas ce qu’on aimerait qu’elles soient. C’est peut-être pas clair, mais dans ma tête, ça l’est !

De l'actu, du cinéma et le tout sans trucage

Par Réalisé sans trucage

À propos de Réalisé sans trucage

Réalisé sans trucage est un podcast crée en 2023 qui décrypte les sorties de la semaine chaque vendredi, traite de l’actualité du cinéma tous les lundis, et aborde un film de patrimoine tous les mardis.

Les abonnés Supercast ont en plus un épisode bonus chaque mercredi.

Le podcast est constitué d’Arthur Cios, Sophie Grech, Nicolas Martin, Simon Riaux et Alexis Roux.

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