Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.
Au menu cette semaine, la laideur d’Hollywood décortiquée, ce que nous raconte l’échec de Supergirl, d’autres films à voir que Supergirl, des recos radicalement différentes, un jeu maudit, une descente pas recommandable, et plus encore.
LES ACTUS DE LA SEMAINE
Pourquoi les films américains sont-ils aussi laids ?
Derrière ce titre un brin provocateur se cache pourtant une réalité objective dont nul ne peut désormais ignorer l’existence : les films qui sortent de nos jours en salles, tout particulièrement les productions venues des États-Unis, présentent pour beaucoup les mêmes symptômes — absence de contraste, affadissement des couleurs, disparition de la profondeur de champ… Un problème qui n’a pas beaucoup dérangé le grand public, du moins pendant quelques années, jusqu’à la diffusion, l’an dernier, des premières images du Diable s’habille en Prada 2. Un court teaser qui a fait couler beaucoup d’encre pour sa laideur et son manque cruel de vie.
Pourquoi ce teaser en particulier a-t-il suscité autant de réactions ? Peut-être parce que le public se souvient très bien du premier film, sorti en 2004, dont il ne faut pas pour autant exagérer la beauté plastique, mais qui témoignait d’un soin plus appuyé à l’éclairage et d’une image consensuelle, mais pleine de caractère.
À l’instar de la journaliste du New York Times, Jessica M. Goldstein, dans sa vidéo “Why do most new movies look meh ?”, penchons-nous sur les causes probables de ce phénomène embarrassant.
Puisqu’il faut bien commencer quelque part, crevons l’abcès tout de suite : oui, la cause principale de tout ce bazar est, hélas, le cinéma numérique. Sans même parler des effets spéciaux, le bât blesse dès le tournage. Si quelques artistes (Michael Mann, David Fincher, Ang Lee…) ont su manier cet outil à des fins esthétiques, le passage de la pellicule aux capteurs a surtout été, pour l’industrie hollywoodienne, le signe d’une accélération de la production. En résulte souvent une image paradoxale et dérangeante, à la fois dépourvue de singularité et de contraste mais aussi beaucoup plus sombre que celles des productions des années 90, la faute à une lumière désormais strictement utilitaire. Le plan de l’ascenseur qui clôture le teaser du Diable s’habille en Prada 2 en est une illustration parfaite : d’un côté, des noirs tellement profonds que le tailleur de Meryl Streep semble ouvrir une porte vers les confins du cosmos. De l’autre, une colorimétrie globalement terne, sans relief ni aspérités, qui trahit la présence d’une source de lumière très forte mais diffusée de façon homogène sur la totalité du plan. Facile à mettre en place, mais pas joli pour deux sous.
Autre enjeu, et pas des moindres : la profondeur de champ. Comme le décrit très malicieusement Jessica M. Goldstein : la plupart des films d’aujourd’hui paraissent avoir été tournés avec le mode “portrait” de n’importe quel smartphone. Cela est dû au recours de plus en plus systématique aux objectifs à longue focale, qui présentent deux caractéristiques notables : ils écrasent les perspectives de l’image et engendrent un flou très prononcé. Comptez donc pour voir, dans les films sortis récemment, le nombre de plans où seulement un objet dans l’image est net (en général, le personnage), tandis que l’arrière-plan, lui, devient indescriptible. C’est le cas du dernier Jurassic World, sorti l’an passé. Un film tourné en grande partie en décor réel, mais tellement saturé de flou que tout ou presque semble avoir été shooté devant un fond vert, sur un vulgaire parking de Burbank. Quand la direction artistique d’un film nous apparaît davantage dans le making-of du film en question, c’est bien que quelque chose cloche…
Enfin, le cinéma ayant toujours été le miroir de notre monde, il en épouse évidemment les tares, et notre société actuelle semble justement entretenir une véritable aversion pour la couleur. Vêtements, meubles, accessoires de mode, voitures, enseignes de magasins… partout où la modernité s’installe, les couleurs disparaissent.
Dans une vidéo postée sur sa chaîne YouTube Like Stories of Old, intitulée “Why do movies just don’t feel “real” anymore ?”, le vidéaste Tom van der Linden appelle le phénomène que nous venons de décrire le “cinematic look”, soit une série d’automatismes formels qui visent à donner au film la patine superficielle du cinéma, sans témoigner pour autant d’un véritable parti pris esthétique. Et c’est là qu’est le cœur du problème. Ce qui nous choque le plus dans les productions auxquelles nous faisons ici référence, c’est bien sûr leur laideur, mais aussi et surtout leur artificialité. Le Diable s’habille en Prada 2 ne se contente pas d’être moins beau que son aîné, il est aussi et surtout plus “fake”. Ce faisant, le film et tous ses semblables enjambent une notion pourtant fondamentale au cinéma : celle du réalisme perceptuel. “Selon le concept de réalisme perceptuel, nous dit van der Linden, un film semble réel lorsqu’il déclenche les mêmes mécanismes par lesquels nous construisons notre propre réalité et naviguons à l’intérieur de celle-ci.”
Pour le dire plus simplement : si la découverte de la ville dans Il était une fois dans l’Ouest continue de nous émerveiller, c’est parce que la mise en scène de Leone et la direction artistique du film nous amènent à la percevoir comme telle, en premier lieu grâce à la profondeur de champ, qui installe un personnage dans un environnement particulier. À l’inverse, si le saut de la foi d’Assassin’s Creed par exemple, nous a laissé si peu de souvenirs, c’est sans doute parce que la mise en scène ne tient jamais compte de cette notion, noyant une cascade pourtant authentique (le cascadeur Damien Walters a sauté d’une hauteur de 38 mètres pour les besoins du tournage) sous un gros tas d’effets spéciaux dénaturants.
Alors, que faut-il espérer pour sortir de ce marasme ? Eh bien peut-être que les films arrêtent de vouloir autant ressembler à des films (ou plutôt, à l’idée que les producteurs s’en font) et se posent de nouveau la seule question qui vaille : comment faire pour donner à mon spectateur le sentiment de la réalité ?
Supergirl est venue. Supergirl n’a pas été vue. Et Supergirl a été vaincue. Avec un score au box-office américain sous les 37 millions de dollars, donc inférieur encore au premier week-end d’exploitation de Joker - Folie à Deux (demeuré emblématique en matière de désauce économique méritée), accompagné d’une déculottée comparable un peu partout dans le monde, le blockbuster s’annonce comme un flop retentissant. Retentissant et scruté de près.
En effet, le long-métrage avait valeur de test pour Hollywood, Warner et l’homme-orchestre désormais derrière l'aréopage de franchises DC à venir, c’est-à-dire James Gunn. Fort des succès de ses Gardiens de la Galaxie, de l’amour moissonné par sa revisitation de la Suicide Squad, de sa capacité à survivre à diverses polémiques en ligne, comme de son verbe plus haut qu’un tronc de séquoia dès lors qu’il est question de défendre l’intégrité artistique des productions super-héroïques dont il a la charge, le scénariste, réalisateur et producteur livrait avec Supergirl le premier blockbuster fabriqué sous sa houlette sans qu’il se trouve de près ou de loin derrière la caméra.
Son échec économique et critique n’est pas surprenant outre mesure. Depuis un certain Avengers : Endgame, depuis les soubresauts engendrés par la crise Covid, et la course au cannibalisme boursier dans laquelle s’abîment les studios hollywoodiens, le genre super-héroïque est à la peine. De contre-performances en échecs, de productions atones et cataclysmes scénaristiques aussi bien que techniques, ceux qui furent la locomotive recouverte de spandex du box-office mondial peinent à trouver les faveurs du public.
Cet état de fait n’est pas nouveau, loin s’en faut, mais ce qui frappe, quelques jours après la sortie mondiale de Supergirl, c’est peut-être l’angle adopté par la presse nord-américaine.
Ces derniers jours, on aura vu fleurir commentaires et analyses se demandant si l’actrice Milly Alcock était à même de porter une super-production sur ses épaules, les habituels héraults de la connerie masculino-cosmique se désoler des aspirations “woke” du film… autant d’impasses vouées à noyer les synapses de leurs auteurs et lecteurs dans un marais dont il ne viendrait plus l’idée à personne de sonder la profondeur. Un néant devenu habituel, mais dont on note avec tristesse qu’il demeure encore une grille de lecture valide pour beaucoup.
Mais c’est le dossier que lui consacre ces jours le Hollywood Reporter qui a retenu notre attention. Si la publication américaine est connue pour alterner entre prédictions semi-apocalyptiques adressées aux œuvres qui auraient le malheur de faire crime d’originalité et déplorations crocodilesques des foirades au box-office des productions se risquant à une quelconque forme d’originalité, le reportage, dense, long et rigoureux proposé par THR a ceci d’étonnant qu’il paraît s’efforcer de ne pas s’intéresser aux véritables causes, sources et conséquences de cet échec.
Son auteur, Borys Kit, retrace avec précision les hésitations, frictions et interrogations qui ont présidé à la post-production d’un film dont il semble manifeste que ses auteurs, producteurs et réalisateur n’ont pas toujours partagé la même vision. Son récit est sourcé, crédible, factuel, mais interroge. Tout d’abord, les allers-retours, affrontements et atermoiements qu’il chronique sont tristement banals. Ils accompagnent la fabrication de tout blockbuster ou presque. D’ailleurs, leur degré d’intensité ne semble pas avoir empêché de dormir les différents acteurs du projet.
Dès lors, a contrario de ce que s’échine à faire l’article, tenter de déterminer quelle version du montage eût été la plus pertinente, laquelle recevait véritablement les faveurs du public des projections test, paraît tout à fait anecdotique, voire à rebours d’une analyse conséquente.
Peut-être les super-héros, à la moins plus légère et moins superficielle mythologie occidentale contemporaine qu’on ne veut bien le dire, ont-ils quelque chose à nous dire de notre temps. Peut-être les films qui les portèrent aux nues comptèrent-ils pour quelque chose. Quoiqu’il en soit, il y a fort à parier que si le grand public s’en détourne désormais aussi franchement, ce n’est pas à la défaveur d’effets spéciaux foireux, de montages salopés par des exécutifs cyniques, de caméos tiédasses ou vernis idéologiques approximatifs.
Certes, il arrive que des films soient authentiquement sabordés par les studios qui devraient les porter. Mais les protagonistes encapés désormais dans l’incapacité de remplir les salles obscures n’ont pas subi les derniers outrages imposés à Jupiter Ascending ou Tomorrowland. Non, ils sont aujourd’hui plus encore qu’hier les ventriloques de faiseurs qui ne s’intéressent ni à leur histoire, ni à celle des spectatrices et spectateurs dont ils rêvent de moissonner les porte-monnaies.
Et il en va désormais de même pour celles et ceux qui se sont donnés pour mission de chroniquer les va-et-vient de cette artistique industrie. À l’image du Hollywood Reporter, ils s’avèrent désormais incapable de comprendre, ou simplement sentir, ce qui fonde, constitue l’intérêt des histoires.
Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur l’annonce de Sony de la fin du physique pour la PlayStation et les implications pour le cinéma, l’arrivée d’un CNC italien, les chiffres (presque) record de la fête du cinéma, Canal+ qui se retire du financement du festival de court-métrage de Clermont-Ferrand, et plus encore.
LES FILMS À VOIR (ET À ÉVITER) CETTE SEMAINE
Parce qu’une image parle mieux que mille mots…
LES RECOMMANDATIONS CULTURELLES DE LA SEMAINE
Cette semaine, deux petites recos qui font plaisir. Arthur adore (contrairement à cet aigri de Simon) ce début de saison 3 de House of the Dragon, explosif et avec son quota de twists assez impressionnant. À deux doigts de considérer HotD supérieur à GoT. À deux doigts.
Simon quant à lui vous conseille un livre d’Histoire, mais pas comme les autres. Un essai anthropo-historique sur la figure de l’animal, qui a longtemps été considéré comme un être vivant parmi les autres, avant d’être revu comme un être différent de l’humain. Comment ? Pourquoi ? Quand ? Il faudra lire L’invention de l’animal de Pierre-Olivier Dittman pour le savoir.
L’ÉPISODE ABONNÉ•E•S SUPERCAST, RIEN QUE POUR VOUS
L’avantage d’être abonné à notre compte Supercast est d’avoir chaque semaine un contenu supplémentaire, un bonus qui fait du bien. Ça peut être un éclairage par rapport à une adaptation, une errance du côté des séries, une diatribe pour défendre l’indéfendable, un entretien fort gênant ou une analyse audio de mise en scène (ça paraît contre-intuitif mais c’est assez génial, promis).
Une fois encore, Simon explore les liens ténus entre jeux vidéo et cinéma à travers la saga Silent Hill. Et plus précisément sur Silent Hills, ce volet iconique qui n’a jamais vu le jour et qui contenait son lot de surprises, avec l’implication aux côtés de Kojima d’un certain… Guillermo del Toro !
Pour écouter l’épisode, il faudra s’abonner à notre offre Supercast juste ici.
UN PEU DE PATRIMOINE ?
Cette semaine, un peu de spéleologie, vu la troisième vague de chaleur qui pointe le bout de son nez, ça ne peut pas nous faire de mal, non ?
The Descent, de Neil Marshall, petit monument moderne du film d’horreur trop peu considéré comme tel, ressort dans un sublime blu-ray 4K chez Pathé. L’occasion de revenir sur ce film qui peut vous filer toutes sortes de nouvelles phobies, et qui a une vision du féminin comme on l’avait jusque-là rarement vu.
Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 4 juillet pour nos abonné•e•s Supercast.
LE BONUS HEBDO
Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, je recycle un peu mais puisqu’on parlait la semaine dernière de cinéma et de football, on a établi qu’en dehors d’Hollywood pouvaient se trouver des pépites du septième art sur fond de ballon rond.
Donc on en a fait une petite liste Letterboxd, histoire de dire et d’augmenter vos watchlists. Elle est juste ici.
Et sinon, le lien vers notre compte Letterboxd RST est juste ici.
Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos résals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes d’écoute de podcasts préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.
Et gloire aux films beaux, cette denrée devenue rare.
