Obsession et Backrooms sont en train de faire la nique à Star Wars, et ce n'est pas rien.
Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.
Au menu cette semaine, du cinéma d’horreur rafraichissant (et c’est pas un truc à prendre à la légère), la liberté d’expression malmenée depuis Cannes, le seul bon film de la semaine n’est pas celui que vous pensez, on creuse une âme dans une coquille, Josiane is back, et plus encore.
Et l’horreur fut de nouveau. Depuis quelques semaines, la nouvelle est sur toutes les bouches — spectateurs, commentateurs, critiques ou analystes, qu’ils suivent l’actualité du cinéma ou observent la culture populaire en général : l’horreur règne à nouveau sur le box-office. La raison se trouve dans le double succès simultané de deux productions relativement modestes et presque tout à fait originales, produites par des acteurs de l’industrie n’appartenant pas aux béhémoths engendrés par la décennie de crise qui n’en finit pas de dévitaliser l’industrie américaine. Revenons un peu plus en détail sur ce nouvel avènement, les questions qu’il soulève, mais aussi les pistes qu’il trace.
Précisons tout d’abord que si l’horreur éclabousse les écrans avec une pression artérielle renouvelée, le phénomène était sensible depuis plusieurs années déjà, et bien loin de se cantonner au seul cinéma nord-américain. On l’a analysé plus d’une fois au micro de RST, mais la production européenne, et française en particulier, s’est révélée depuis cinq ans au moins d’une remarquable vigueur.
En moins d’une décennie, des œuvres aussi différentes que Dans la brume, La Nuée, Vermines, Grave, Titane, Le Règne animal, The Substance, L’Homme qui rétrécit, La Nuit a dévoré le monde, La Montagne, La Dernière Vie de Simon, Thomas n’a pas d’écailles, Kyma ou encore Le Vourdalak — pour ne citer que celles-là — ont su trouver, pour certaines, les faveurs de la critique et, pour d’autres, celles du public, voire du grand public. Cette dynamique nouvelle s’accompagne aussi d’une curiosité renforcée à l’endroit des manifestations promouvant les cinémas de l’imaginaire — en tant que cheville ouvrière du festival Mauvais Tours, on en sait quelque chose —, tandis que des événements plus installés, tels que le Festival de Gérardmer, ouvrent grand leurs portes à des rétrospectives inédites et pointues consacrées aux auteurs horrifiques issus du bassin asiatique.
Et le cinéma de genre nord-américain n’est logiquement pas en reste. Alors que le concept d’elevated horror achève de se recroqueviller — non sans avoir participé, même superficiellement, à un renouveau du regard critique vis-à-vis du genre —, on a constaté ces derniers mois et années combien le retour au B bourrin de Blumhouse, la résurgence de high concepts démerdards, ainsi que l’horreur politique — dont Jordan Peele et le Sinners de Ryan Coogler comptent parmi les plus glorieux représentants — ont renouvelé les attentes du public, les formes et les thématiques. L’horreur féminine, continent émergent avec une acuité et une hargne remarquables, n’est pas pour rien dans l’électricité qui accompagne désormais les sorties horrifiques internationales quasi hebdomadaires.
Productions indépendantes, franchises, séries B, films d’exploitation, gestes d’auteurs : toutes ces lignes de force semblent s’être coagulées pour arriver au bouleversement présent, qui est bien plus que le seul tour de passe-passe économique auquel on peut être tenté de le réduire.
En effet, Obsession et Backrooms sont actuellement en train de déglinguer le box-office américain, reproduisant et démultipliant par là le miracle de l’été 2025, à savoir le succès public et critique d’Évanouis. Et on ne parle pas tant d’un succès que d’un raz-de-marée. Face au panzer Star Wars, relégué à la troisième place du box-office américain — une contre-performance attendue, redoutée et historique —, Obsession jouit d’un succès croissant de semaine en semaine — phénomène courant en Europe, mais inédit aux États-Unis depuis près de trois décennies — lui permettant de rêver d’un score définitif au box-office avoisinant les 250 millions de dollars. Backrooms, quant à lui, a frappé fort dès son premier week-end d’exploitation en atteignant la barre désormais mythique des 100 millions de dollars pour les productions américaines. Soit le meilleur démarrage du studio A24, de la tête et des épaules.
Ces deux réussites simultanées nous paraissent donc être l’aboutissement d’une dynamique entamée il y a plusieurs années, annonçant également combien les studios historiques sont dans une situation de déroute créative et industrielle quasi inédite, qui n’est pas sans rappeler leur agonie de la fin des années 60, laquelle devait aboutir à la parenthèse enchantée et auteurisante du Nouvel Hollywood.
Si l’on a beaucoup commenté le fait que les cinéastes derrière Obsession et Backrooms venaient de YouTube, il n’est pas certain que cette donnée fonde leur succès, ni qu’elle constitue un fait inédit, tant la plateforme détenue par Alphabet est un trampoline créatif pour le format court depuis de longues années, et a déjà accueilli quantité de créateurices. En revanche, le point commun fondamental reliant les deux films est peut-être leur rapport au collectif.
Obsession est un conte moral fantastique traitant frontalement des questions de masculinité, de domination et de toxicité. Des sujets et des débats qui animent les sociétés occidentales en profondeur depuis le surgissement de MeToo, et qui se sont traduits, dès la sortie du film, par des milliers d’heures de vidéos, de débats et de discussions de forums quant aux thématiques abordées par le récit. Plus que tout drame édifiant, documentaire ou reportage, Obsession a su embrasser le zeitgeist, l’esprit du temps, une inquiétude collective.
Backrooms, pour sa part, est la transposition sur grand écran d’une fiction collective. Les espaces liminaux, les backrooms, comme la fondation SCP avant eux, sont le fruit de la collaboration, volontaire ou non, consciente ou non, de dizaines de milliers d’internautes et de centaines de millions de spectateurices, se plongeant dans des mythologies horizontales, nées en ligne, et construites simultanément et collectivement. C’est ce mythe sans limite, sans frontières ni auteur défini qu’embrasse le métrage, et c’est peut-être l’avènement de ces univers autres, radicalement différents, que bénit actuellement le box-office.
Demain, nous aurons peur, mais nous aurons peur tous ensemble.
Pendant Cannes, tous les yeux, regards et attentions étaient portés, assez logiquement, vers deux éléments : la pétition “Zapper Bolloré”, et la réponse de Gilles Lellouche face à la question politique posée pendant la conférence de presse du film Moulin. Mais derrière les deux éléphants, se cache un point commun pas si surprenant, mais pourtant centrale. Qu’importe ce qu’on pense du fond de cette tribune (si vous nous écoutez, vous connaissez notre positionnement par rapport à tout ça bien évidemment), et de notre Jean Moulin national. Ils ont réveillé une angoisse déjà omniprésente : la peur de se prononcer.
Que certain•e•s ne veuillent pas s’engager relève du choix personnel. On pourra questionner ce rapport individuel à la montée de l’extrême droite. On sait que certaines boîtes de production ou certains distributeurs demandent expressément au casting des longs-métrages qu’ils financent de ne pas se positionner sur ces sujets-là, histoire de ne pas froisser un public potentiel — c’est notamment le cas sur un film patrimonial au budget gigantesque comme De Gaulle, où l’on ne peut pas se mettre à dos 10 millions d’électeurs de spectateurs. On sait également que la montée du fascisme n’inquiète pas tout le monde de la même manière. On sait enfin que pour beaucoup, la crainte du bad buzz et du backlash, d’un camp comme de l’autre, est très présente. Le risque, c’est de nuire à leur image, vis à vis de leurs abonné•e•s, ou des marques. Qu’importe.
C’est malgré tout pour cela que la pétition a détonné. De grands noms prenaient position, et l’affichaient publiquement. Juliette Binoche, Vimala Pons, Jean-Pascal Zadi, Swann Arlaud, Adèle Haenel, Zita Hanrot, Samuel Kircher, Nina Meurisse, Anna Mouglalis, et plus encore. Une prise de position rare, donc importante, et qui n’est pas passée inaperçue. Ni une ni deux, les médias du monde entier et de tous bords se sont emparés de l’affaire. Opportunisme pour certains, véritable sujet de société et d’actualité pour d’autres.
À partir de là, le mot d’ordre côté talent a été le “damage control”, c’est-à-direcomprendre éviter que ça ne prenne trop d’ampleur et qu’on parle plus de cet engagement politique que des films pour lesquels ils sont venus sur la Croisette. Sur le junket de La Vénus électrique par exemple, il a été demandé aux journalistes de ne pas poser de questions à Vimala Pons sur cette histoire. De même pour les entretiens de L’Inconnue, où on a clairement indiqué aux médias sur place de ne pas parler de Bolloré à Arthur Harari, réalisateur du long-métrage et signataire de la tribune — il en parlera malgré, lui, en conférence de presse.
En même temps, la productrice de La Gradiva a été prise à parti par des responsables de Canal après avoir annoncé son soutien au comité “Zapper Bolloré” sur la scène du cinéma Miramar à la Semaine de la Critique. Et cela avant la prise de parole de Maxime Saada qui a déclaré, sans trop rentrer dans le détail, que Canal arrêterait de soutenir les projets défendus par les signataires dudit texte. Un chantage, prouvant que la pétition avait visé juste sur le danger d’avoir un groupe qui finance à lui seul une trop grande partie du cinéma français, qui a jeté un coup de verglas sur une Croisette fort agitée, et qui a augmenté la parano sur le dossier. On sait même que certains signataires auraient envoyé des messages à Saada pour s’excuser directement.
La pression exercée autour des médias pour taire certains sujets ne date pas d’hier, mais a trouvé une forme inédite avec ce Cannes 2026. Et ce n’est que le début, comme le prouve le désastreux junket de De Gaulle. La journaliste de France 24 Nina Masson raconte avoir menacée par l’attachée presse du film et l’attachée presse du talent qu’elle interviewait (Niels Schneider en l’occurrence), pour lui interdire de sortir l’interview. En cause ? Une question sur Bolloré, qui a mis mal à l’aise l’acteur, et qui a dû répondre un truc un peu branlant. Les deux RP ont alors demandé à la journaliste de lui rendre la carte mémoire de la caméra, pour récupérer le rush. Face au refus (légitime) de la journaliste, alors même qu’elle avait indiqué qu’elle n’utiliserait pas l’extrait qui était inexploitable de toute manière, celles-ci l’auraient alors empêché de sortir de la salle avant qu’elle ne signe un document certifiant qu’elle n’utiliserait pas cette réponse (qui n’a par ailleurs aucune valeur juridique).
On en est là de la liberté de la presse en 2026.
Mais vous savez quoi ? Ça ne date pas d’hier. C’est juste que ce traitement ne touchait pas le cinéma français jusque là. Je passe à la première personne (Arthur) pour cette petite anecdote : on est en 2016, et je vais sur l’un de mes premiers junkets de ma carrière. J’ai 22 ans, et je ne suis plus en stage depuis quelques mois, et fraîchement en poste comme journaliste à Konbini. J’arrive au Bristol interviewer Michael Fassbender pour le film Assassin’s Creed. Mes chefs m’ont demandé de faire un Fast & Curious, format validé par la Fox France et monde (oui, parce que pour ce genre de format, il fallait faire valider la chose). Malheureusement pour moi, la question qui conclut le format (et que j’ai toujours évité de poser) était pour une fois pertinente. “Steve Jobs ou blow jobs ?”, pour l’acteur qui a joué le big boss d’Apple pour Danny Boyle et un homme accro au sexe pour Steve McQueen, c’était franchement pas déconnant. Pas de chance, l’interview se déroulait parfaitement bien jusqu’à cette proposition casse-gueule qui va laisser de marbre l’acteur, jeter un froid dans la chambre où il y a une petite dizaine de personnes derrière moi. Je me fais alors évacuer dans un drôle de brouhaha, engueuler de toutes parts, ne récupère pas la carte SD qu’on devait me filer à la fin de l’entretien (car celui-ci était filmé par une entreprise dédiée). Pire : le média entier, Konbini, sera boycotté par le studio pendant au moins un an… Et des histoires comme ça, on en a toutes et tous autour de nous.
La différence, c’était que c’était pour des trucs débiles, avec des talents américains. Avec Hollywood, on savait que le travail de journalisme était de plus en plus difficile, et qu’avec des films commerciaux comme ceux-là, nous autres critiques n’étions vu que comme des participants à de la pure communication. Or, ça y est, ce modèle commence à débarquer chez nous. Et pour des trucs qui ne sont pas totalement vains. Qu’une Adèle Exarchopoulos ne veuille pas commenter la couverture de Paris Match sur sa supposée grossesse peut tout à fait s’entendre. Mais pour questionner, interroger, faire parler une personne ayant signé une pétition qui a l’effet d’un séisme dans l’industrie, cela ne devrait pas poser de problème. On arrive à un stade où Jérémie Renier, qui sort le 10 juin un documentaire retraçant sa dépression et son errance après la disparition de son meilleur ami Gaspard Ulliel, refuse de parler de sa relation avec Ulliel dans la presse — selon les dires de l’attachée presse du film.
Alors est-ce parce qu’on surprotège les talents ? Est-ce par pure peur d’internet, où le moindre petit extrait peut tourner en boucle (cf. la réponse de Gilles Lellouche) ? D’où vient l’ordre ? Parce qu’on a beau blâmer les attaché•e•s presse, ces dernier•ère•s répondent sûrement à des ordres. Des talents ? Des distributeurs ? C’est toute une chaîne qu’il faut questionner. Parce que ça peut paraître anodin, mais on parle aujourd’hui d’interdiction de diffuser une question posée à un acteur. Interdiction violente, par ailleurs. Quid de demain ? Dans d’autres domaines.
Ne nous leurrons pas, ces pratiques existent déjà, et sont de plus en plus courantes. Devons-nous les trouver normales ? Absolument pas.
Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur ce cas de cinéma d’horreur en se concentrant sur le pan box-office, mais aussi de l’affaire Zapper Bolloré, de la dépendance aux cinémas UGC dans certaines bourgades, de Martin Scorsese qui succombe à l’IA, et plus encore.
Parce qu’une image parle mieux que mille mots…
Cette semaine, pour notre grand retour, plein de petites choses.
Alexis, sans grande surprise, est tombé en pâmoison devant le nouvel album de Paul McCartney, The Boys of Dungeon Lane. Un disque où il explore ses souvenirs de jeunesse, tout en continuant d’expérimenter — et en signant ses grandes retrouvailles avec un certain Ringo Starr.
Arthur lance un appel à l’aide, pour le sortir de son addiction à Saros, le nouveau jeu PS5 du studio Housemarque (Returnal), sorte de die-and-retry punitif de SF où les niveaux sont générés plus ou moins aléatoirement. Plus de 30 heures de jeu, et encore deux boss à battre — à l’aide.
Simon est plongé tête baissée dans une trilogie de littérature faite pour se vider la tête après Cannes ; La trilogie des araignées d’Ezekiel Boone, que Babel vient de ressortir en poche. Une sorte de World War Z version arachnées, peu ou prou.
Enfin, Nicolas vous recommande un bouquin, et pas n’importe lequel : le premier roman de Mariana Enriquez, enfin traduit chez nous sous le beau nom de La descente, c’est le pire — toute ressemblance avec le train de vie d’un membre de cette équipe serait fortuite.
L’avantage d’être abonné•e à notre compte Supercast est d’avoir chaque semaine un contenu supplémentaire, un bonus qui fait du bien. Ça peut être un éclairage par rapport à une adaptation, une errance du côté des séries, une diatribe pour défendre l’indéfendable, un entretien fort gênant ou une analyse audio de mise en scène (ça paraît contre-intuitif mais c’est assez génial, promis).
Cette semaine, c’est le grand retour de Josiane. La Josiane des Josiane. Toujours aussi bizarre et gênante, notre tata nationale revient pour un grand entretien enregistré à Cannes (oui, elle était là, première nouvelle), avec nulle autre que Maurice Barthélémy, l’ancien Robin des Bois devenu réalisateur, scénariste et acteur — entre autre.
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Cette semaine, on part à la chasse aux fantômes dans les coquillages, puisqu’on profite de la ressortie en version remasterisée 4K en salle le 10 juin (puis en version physique le 17) d’un monument, que dis-je, d’un mastodonte de l’animation japonaise : Ghost in the Shell, de Mamoru Oshii.
Adaptation tarée du manga de Masamune Shirow, qui tire plus sur le pan philosophique et politique de l’œuvre, le film est une exploration de la psyché d’une cyborg policière animée par une âme, et qui questionne parmi une multitude de sujet, ce qui fait d’un être, un être justement. En plus d’être un film qui inspirera à plein d’égards un certain Matrix — et plus encore.
Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 6 juin pour nos abonné•e•s Supercast.
Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, Arthur fait grincer des dents notre Spielbergophile professionnel, Alexis, avec son classement absolument subjectif de l’œuvre du papa de Jurassic Park, à l’occasion de la sortie de Disclosure Day.
Petit teasing (et liste à retrouver juste ici) :
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Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos résals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes de podcasts préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.
Et gloire au cinéma d’horreur, même les bouses en vrai, ouais…