Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.
Au menu cette semaine, Canal Plus fait la tronche à cause de Lecornu, un label qui n’est que du vent mais qui peut rapporter beaucoup, le retour des Grouch, ça spoile Parks & Recreation, ça fait plein de recos diverses et variées, ça déclare sa flamme au survival horror, et plus encore.
LES ACTUS DE LA SEMAINE
Le financement du cinéma français et le statut de ses financeurs. Un serpent de mer, un vaste sujet, qui ne fut pas toujours envisagé par le secteur ou ses commentateurs comme un épineux problème, mais que l’actualité risque fort de placer au cœur de toutes les préoccupations.
Au micro de Réalisé sans trucage comme dans les colonnes de nombreux médias consacrés au secteur culturel ou au 7e art en particulier, les témoignages et analyses relatant tensions et soubresauts se sont multipliés. Au cours de l’année 2026, nombreux furent les techniciens, chefs de poste, intermittents du spectacle, relatant un rétrécissement des opportunités, une baisse des commandes, voire un assèchement radical de l’activité. Une tendance qui pourrait s’affirmer bien plus radicalement encore ces prochaines semaines.
On savait que l’audiovisuel public réduisait la voilure, mis sous pression par des exigences budgétaires toujours plus contraignantes ainsi qu’une indigne commission d’enquête visant à le paralyser, tandis que plusieurs acteurs du secteur privé limitaient également leurs investissements. Une situation délétère et préoccupante, qui pousse logiquement acteurs et observateurs à scruter les choix stratégiques du groupe Canal Plus, qui compte parmi les principaux financeurs du cinéma français. Or, le groupe sous la houlette de Vincent Bolloré vient une nouvelle fois de brandir la menace d’un désinvestissement massif dans le secteur du cinéma.
Pourquoi donc ? Dans un contexte où le gouvernement tente de faire passer un budget d’austérité, synonyme de coupes, réductions et autres éviscérations et où la culture apparaît depuis au moins une décennie comme une cible évidente tant pour la bourgeoisie radicalisée que pour l’extrême droite, le sujet de la TVA s’est avéré une apparente aubaine. Pour le dire simplement, les plateformes telles que Netflix, Amazon ou Disney doivent s'acquitter d’une TVA de 20%, quand les chaînes payantes sont soumises à un taux de 10%. Parce que Canal Plus est une chaîne payante et une plateforme, le gouvernement souhaite passer son taux de TVA de 10 à 20%.
Une différence évidemment sensible eu égard au poids de Canal Plus, qui estime qu’une semblable bascule lui coûterait la bagatelle de 200 millions d’euros. Une douloureuse somme, inacceptable pour le groupe qui demeure l’un des premiers et plus importants acteurs de l’industrie cinématographique française. Le président-directeur général du groupe, Maxime Saada, s’est exprimé sur le sujet le 5 octobre dernier, au micro de RTL.
Pour lui, la TVA à 10%, qu’il associe au régime propre à certains produits culturels comme le livre est indissociable de la logique industrielle qui a présidé à la création de Canal Plus et à sa primauté sur le paysage culturel hexagonal. Remettre en cause cet équilibre, ce serait voir le groupe remettre en cause ses engagements d’investissements dans le secteur, et in fine diminuer son engagement. Interrogé quant au nombre de productions qui pourraient ne plus être accompagnées par Canal, Maxime Saada décrit un avenir funeste.
“Peut-être la moitié, peut-être les trois quarts de films en moins. Je ne grossis pas le trait. On ne peut pas se retrouver dans une situation où le groupe va perdre 200 millions d’euros.”
Ces déclarations, et les perspectives qu’elles dessinent, méritent plusieurs commentaires, ou plutôt plusieurs interrogations. Des questions qui sont de celles, comme on dit, qu’il suffit de poser pour y répondre.
Notons tout d’abord que Canal Plus ayant été conçu, depuis sa création en 1984 par et pour le cinéma, dans l’idée d’en faire un possible champion, un moteur hyperactif, lui fournir un régime légal facilitant son fonctionnement n’est pas nécessairement déconnant. Mais ce constat ne saurait être le seul angle par lequel aborder la perspective (ou la menace) d’un retrait massif de Canal du cinéma.
La prise de position de Maxime Saada souligne cruellement combien il semble désormais questionnable, imprudent voire dangereux de bâtir l’architecture du cinéma français autour d’un unique champion privé. A fortiori quand cette position de force peut être arsenalisée afin de permettre au groupe, ses propriétaires et leurs possessions d’agiter au premier coup de Trafalgar la menace de lâcher le soldat cinéma.
N’oublions pas non plus que la menace de représailles économiques face à un revirement fiscal ou légal est en soi un problème, et un problème, et un problème né précisément de la position de puissance conférée par le législateur à Canal Plus.
Plus inquiétant encore. Que l’on considère Canal comme parfaitement légitime à jouer le bras de fer sur un sujet aussi sensible que la TVA ou non, il paraît plus que raisonnable de s’inquiéter du positionnement du ministère de la Culture, qui devrait ou pourrait être décisif en la matière.
Je vous présente notre ministre, au cas où vous ne la connaitriez pas...
Qui connaît aujourd’hui le positionnement ou la liberté d’action de notre ministre de la Culture, Catherine Pégard, en la matière ? Celle qui fut un temps journaliste au Point, puis s’imposa durablement à la direction du château de Versailles brille à ce jour par son absence. Plus inquiétant, l’actuelle ministre semble n’avoir en rien amendé la logique macronienne de l’administration culturelle. À savoir considérer le domaine à la manière d’un guichet, qui ne souhaiterait ou pourrait intervenir autrement dans le champ qui est le sien que comme un guichet.
À nouveau, Canal Plus est en mesure de donner le la d’un secteur qui n’a pas besoin de tant d’incertitudes face à un pouvoir politique qui a opté depuis une décennie pour sa propre paralysie. Les optimistes argueront que l’entreprise ne peut décemment se passer des investissements copieux dans le cinéma, qui préservent son image, et font toujours office de premier produit d’appel.
La logique voudrait qu’un terrain d’entente finisse par se dessiner, mais une chose semble à peu près certaine : ces énièmes soubresauts se feront encore une fois au détriment des créateurs et créatrices, qui n’ont pas ou plus le temps d’attendre que de vénérables et pachydermiques institutions en finissent avec leurs bras de fer, tandis que les travailleurs les plus vulnérables du secteur continueront de servir de point d’ajustement à une logique capitaliste se débarrassant de ses oripeaux chaque jour un peu plus.
Vous allez dire qu’on s’acharne sur Marvel en ce moment, et vous n’auriez pas tort. Mais quand on analysait l’arnaque de la ressortie d’Avengers Endgame il y a deux semaines, il y a un pan qu’on a volontairement laissé de côté pour pouvoir en reparler plus en longueur ici. On pensait l’exploiter pour la sortie de Doomsday, mais le mail que l’on a reçu au 3615sanstrucage (n’oubliez pas de nous envoyer vos questions au 3615sanstrucage@gmail.com) de la part d’un employé de cinéma outré par la stratégie mensongère de Disney sur l’Infinity Vision nous pousse à débunker dès maintenant cette histoire.
Et pour ça, il faut regarder dans le rétroviseur. Et désolé, mais il va falloir être attentif sur les dates deux minutes, parce que c’est le point de départ de cette opération marketing à la noix. À commencer par 2023, quand Marvel décale pour la première fois le prochain Avengers, The Kang Dynasty. Bon, on ne reviendra pas sur les différentes accusations graves envers l’acteur incarnant le nouveau grand vilain à la Thanos de Marvel, Jonathan Majors, qui ont provoqué tant de remous côté scénario au MCU que calendrier, mais retenons que le giga blockbuster est alors prévu pour 2025 jusqu’à ce que la grève des scénaristes pointe le bout de son nez et le film est décalé alors au 1er mai 2026. Au Comic-Con de San Diego, le 27 juillet 2024, un Kevin Feige sûrement un peu désespéré fait monter sur scène le remplaçant de Kang, Docteur Fatalis, aka Docteur Doom, sous les traits de Robert Downey Jr. Mais le temps passe, le film n’est pas fini et Disney annonce le 22 mai 2025 que le prochain Avengers sortira finalement le 18 décembre 2026.
Or, depuis le 28 juin 2024, la Warner a calé la sortie de son Dune 3, encore en développement, au 18 décembre 2026. Et avec cette annonce, le fait que le film sortira, parce qu’il a deux ans et demi d’avance donc il peut se le permettre (et parce qu’on connaît les scores des deux premiers films, sachant qu’il conclura la trilogie), sur toutes les salles IMAX du territoire américain. On apprendra des semaines plus tard qu’en sous-marin se négociait en réalité une grande exclusivité. La négociation ne prenait pas en compte les autres salles du réseau IMAX à travers le globe, mais on parle d’une grosse exclusivité. Car pour rappel, la société IMAX négocie en amont avec les studios les fenêtres de diffusion de ses films, et les exploitants ayant rarement plus d’une salle IMAX, si le deal est exclusif, alors ceux-ci n’ont pas le choix. Ici, la Warner a négocié 3 semaines d’exclusivité, comprenant donc les vacances de Noël et du Nouvel An — du 18 décembre au 7 janvier, en gros. Pas rien quoi.
Quand Disney décale son Avengers pour la deuxième fois, le collant à Dune 3, on sait depuis un an que c’est le Villeneuve qui aura les salles IMAX. L’enjeu est multiple : jouer sur une expérience salle unique pour le public avec une image plus grande, plus belle et plus imposante, et vendre des tickets beaucoup plus chers, donc gagner plus d’argent. Et pourtant, Disney y va. Ce qui étonne tous les commentateurs. Outre la concurrence directe d’un public qui sera le même, à l’inverse d’un célèbre Barbenheimer qui faisait se confronter deux films à l’audience bien distincte, c’était également perdre un levier d’entrées conséquent pour Marvel sans l’IMAX. Il y a sûrement une volonté de la part de Disney de faire le coq, de rappeler la puissance de sa marque face à Dune et la Warner. De faire un concours de qui a la plus grosse. Sauf que tout est calé par la Warner depuis des lustres, ils ne reculeront donc pas. Et une fois le deal annoncé côté Disney, aucun retour en arrière n’est possible…
L’information du deal d’exclusivité n’était pas publique, mais se savait très bien en interne. Quand on finit par l’apprendre début 2026, The Wrap nous raconte que Disney lutte depuis plusieurs mois pour miser sur d’autres formats en l’absence des salles IMAX. Dolby, 4DX, D-BOX… Tout pour compenser. Mais ça ne suffit pas. Surtout qu’au même moment, Dune ouvre les préventes pour les places en IMAX 70MM, donc huit/neuf mois avant sa sortie — et avant le carton gigantesque de l’Odyssée de Nolan, qui a permis de populariser le format au plus grand nombre. Disney doit répondre. Et que va-t-il faire ? Annoncer en grande pompe le 16 avril le lancement d’un nouveau format de projection : l’Infinity Vision.
À écouter Disney, ce serait un procédé assez révolutionnaire pour décrire de la plus belle des façons son Avengers. Mais qu’est-il au fond ? L’Infinity Vision n’est autre qu’un label propre à Disney pour qualifier certaines salles premium. La firme aux grandes oreilles n’invente pas un nouveau procédé de fabrication, ou de projection, mais à rendre identifiables les salles non-IMAX les plus qualitatives auprès du public. Parce que rentrons dans le détail : quelle salle peut se targuer de diffuser Avengers en Infinity Vision ?
Les critères ne sont pas énormes en somme. Pour faire simple, si vous avez une salle avec un écran d’environ 45 pieds de largeur (13,72 mètres), une projection numérique laser et un système audio premium a minima en 7.1, alors vous êtes “éligible” au label Infinity Vision. On est bien d’accord que ça ne comprend pas toutes les salles, mais si on croit Disney, plus de 7500 écrans ont demandé la certification Infinity Vision dès juin dernier. Même si toutes ne l’auront pas, ce n’est pas rien, surtout face au 1876 salle IMAX dans le monde — dont certaines qui ne correspondent pas exactement aux caractéristiques IMAX, mais c’est un autre sujet...
Sauf que ça suffit pour faire vendre des tickets. Selon les chiffres d’EntTelligence publiés par CNBC, le prix moyen d’une place de cinéma outre-Atlantique est de 12,75 dollars. Pour de l’IMAX, il faut dépasser les 20 dollars. Les formats premium, dans lesquels s’inclut les Infinity Vision, coûtent en moyenne 17,46 dollars. Le calcul est vite fait. Même si Disney explique ne pas prendre une plus grande part, ou demander à vendre plus cher les tickets des salles ayant l’Infinity Vision, l’intérêt est vite trouvé : en marketant comme un cochon sur une expérience présumément unique, la part de places vendues pour des salles premium sera sûrement beaucoup plus grande qu’à l’accoutumée. Pas sûr que ça compense l’absence de séances IMAX pour Avengers, mais c’est mieux que rien.
Ce qui est rigolo néanmoins, c’est la réponse face à cette annonce. Les fans ont été ravis d’avoir une manière de compenser l’absence de séances IMAX. Mais retenons les propos de Natasha Fernandes, directrice financière d’IMAX, qui parle de l’Infinity Vision comme une simple “opération purement marketing”. Que des commentateurs, journalistes et autres le disent, c’est une chose. Qu’une personne de l’industrie aussi haut placée le spécifie, ça en est une autre. Et c’est révélateur de la teneur du projet.
Reste à savoir maintenant si Disney va se sortir gagnant dans cette opération.
Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur cette histoire d’Infinity Vision, mais aussi un petit point box-office, trois stats intéressantes du dernier compte rendu du CNC, la réalité derrière le rachat de la Warner par Paramount, une potentielle censure d’un documentaire politique, et plus encore.
LES FILMS À VOIR (ET À ÉVITER) CETTE SEMAINE
Parce qu’une image parle mieux que mille mots…
L’ALERTE SPOILERS DE LA SEMAINE
Dans ce nouvel épisode de l’émission de Sophie Grech et Camille Giry, toujours aux côtés de Sophie Riche, ça analyse Parks & Recreation mais ça rentre dans le vif du sujet et ça spoile comme un cochon. À vos risques et périls.
LES RECOMMANDATIONS CULTURELLES DE LA SEMAINE
Cette semaine, plein plein de choses !
Sophie, tout droit revenue d’un voyage en Californie, a pu avec Alexis découvrir le nouveau musée, fraîchement ouvert, de George Lucas à Los Angeles. Le Lucas Museum of Narrative Art. À la collection plus qu’impressionnante, allant de dessins originaux de Méliès à des pièces Star Wars, et bien, bien, bien plus.
Arthur, qui n’a pas envie d’être débordé de rattrapage de séries en fin d’année, a commencé à en mater quelques-unes, dont la géniale Mes morts tristes de Pablo LarraÍn sur Netflix. 4 épisodes, une femme qui voit des morts, des inégalités sociales violentes, et une réalisation au cordeau.
Simon lui aussi a été séduit par une série, et pas par n’importe laquelle : Lanterns, sur HBO Max. Nouvelle brique dans le nouvel univers DC dont on vous parlait il y a deux semaines ici, mais qui traîne plus du côté de True Detective que de la bouse avec Ryan Reynolds, tout en manipulant la mythologie du personnage pour mieux transcender son récit coécrit par le grand Damon Lindelof (The Leftovers, Watchmen).
Enfin, Alexis a lu et beaucoup aimé le récit par Joel Selvin du festival d’Altamont, sur le Woodstock bis en 69 mené de front par les Stones qui finira en désastre en tout point.
L’ÉPISODE ABONNÉ•E•S SUPERCAST, RIEN QUE POUR VOUS
L’avantage d’être abonné à notre compte Supercast est d’avoir chaque semaine un contenu supplémentaire, un bonus qui fait du bien. Ça peut être un éclairage par rapport à une adaptation, une errance du côté des séries, une diatribe pour défendre l’indéfendable, un entretien fort gênant ou une analyse audio de mise en scène (ça paraît contre-intuitif mais c’est assez génial, promis).
Cette semaine, Simon vous explique pourquoi les jeux qui ont marqué l'âge d'or du survival horror représentent, selon lui, la fusion parfaite entre cinéma et jeu vidéo. Pour écouter l’épisode, il faudra s’abonner à notre offre Supercast juste ici.
UN PEU DE PATRIMOINE ?
Cette semaine, on sort son meilleur masque, et ses poils du dos, pour préparer Halloween. Alors qu’il ressort en blu-ray 4K, on revient sur le cultissime Loup-garou de Londres, de la manière dont il s’insère dans la carrière de son cinéaste jusque-là connu pour la comédie John Landis, de la politique derrière l’apparente légèreté du récit et de la scène de transformation la plus iconoclaste des années 80.
Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 10 octobre pour nos abonné•e•s Supercast.
LE BONUS HEBDO
Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, spooktober oblige, Arthur se replonge dans la franchise qu’il est le seul à défendre, avec un classement… comment dire…
Un classement disponible sur son compte. Et sinon, le lien vers notre compte Letterboxd RST est juste ici.
Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos réseals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes d’écoute de podcasts préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.
Et gloire aux lycéen•ne•s, évidemment.
