Le vrai problème est que pour un certain type de films, cela ne date surtout pas d'hier ni des plateformes.
Chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi.
Au menu cette semaine, cette fâcheuse tendance à sortir de super films en loocedé sur une plateforme de streaming, 5 films au tournage catastrophique, une bien belle semaine dans nos salles obscures, deux bouquins qui valent le détour, une pointe de nostalgie avec un plateformer de PlayStation 1 imbibé de cinéma, une plongée dans la folie d’un homme, et plus encore.
Dans Mike & Nick & Nick & Alice, un duo de malheureux gangsters et la femme qu’ils aiment tentent de se dépêtrer d’un casse-tête particulièrement velu. Les uns se cachent pour s’aimer, d’autres aiment se cacher, alors que la promesse du film se dévoile inexorablement : nous offrir un vague écho des seventies, boosté à coup de voyage dans le temps et de coups de boule. Le programme est simple, son exécution est confiée à un trio succulent.
Un James Marsden qui ne cesse de s’affiner au gré des années, un Vince Vaughn qui ne cache plus combien il aime frapper sèchement le ventre mou de son époque, et une Eiza Gonzales qui pirate le gouvernail du film au gré d’un script qui n’attend qu’elle. Tous trois nous embarquent dans cette bizarrerie mise en scène par BenDavid Grabinski, disponible depuis quelques semaines en France sur Disney+.
À bien des égards, et sans faire injure au maître du buddy movie, on croirait assister à une proposition écrite, produite et réalisée par Shane Black. Si Grabinski ne témoigne pas du génie éprouvé des scénarios affolants qui rythmèrent les années 90, s’il ne nous roule pas dessus avec la grâce d’un Dernier Samaritain, d’Au-revoir à Jamais, ni ne retrouve ici la grâce moustachue de The Nice Guys, le plaisir partageur avec lequel il dézingue archétypes, structures et rebondissements est à peu près irrésistible.
Que ses protagonistes coupent court à un développement attendu, que les taloches distribuées prennent le pas sur un montage faussement sage ou qu’un dialogue nous cueille sans crier gare, Mike & Nick & Nick & Alice s’impose au gré de chaque photogramme comme une pépite imprévisible et ravageuse.
Vous n’en avez sûrement pas entendu parler, et c’est là que réside le réel problème. Comment se fait-il donc que cette œuvre, largement disponible, via une plateforme aux audiences cosmiques, portée par un casting pas exactement foireux, ne bénéficie pas de plus de visibilité, de partage ?
Il serait, facile de se dire et de se rassurer en invoquant un fatal fatalisme, qui voudrait que tout récit n’épousant pas les codes de l’époque soit voué à être ignoré des pulsions collectives de la SvOD. Mais ce serait oublier que la possible indifférence des audiences de masse n’a rien de neuf. Pour qui a aimé les récits aiguisés, les films de Black, mais aussi ceux de David McKenzie, de Lowery, de Fincher et quelques autres, ces auteurs sont synonymes de rendez-vous manqués, de secrets précieusement partagés entre cinéphages ou cinéphiles.
Ainsi, le cinéma ne nous a pas abandonnés. La curiosité électrique de la série B se promène toujours ici et là, comme nous vous le disions tantôt en évoquant dans l’épisode du vendredi 17 avril, La Momie. Mais, pour étrange et terrible que cela soit, quand les cinéastes ont envie de jouer avec le cinéma comme un chat avec une mouche, quand vient l’heure de plumer le faucon maltais, toujours le public se rétracte.
De diffusions impossibles en compréhensions extensibles, les récits au sein desquels L’Assurance sur la Mort ne se signe qu’avec une cicatrice, signée de Forbans éclairés par la lumière pâle du Sunset Boulevard, demeurent depuis des décennies un secret bien gardé. Est-ce à dire que Disney et ses incarnations ne peuvent briser la malédiction ? Faut-il se faire une raison et accepter que les néo-noirs aux concepts redoutables ne touchent qu’une poignée de fous furieux ?
Peut-être. Et peut-être faut-il se réjouir que les secrets ne brûlent pas les lèvres de qui ne mérite pas de les prononcer.
Vu qu’on discutera longuement dans l’épisode du mardi 21 avril de la production d’un film réputé pour son tournage catastrophique, apportant son lot de problèmes techniques, de blessures (parfois très graves) et de conditions naturelles assez complexes, à savoir Fitzcarraldo de Werner Herzog, on serait vite tenté de le comparer à Apocalypse Now et sa production dantesque — deux longs-métrages indissociables de leur histoire de tournage ubuesque. Mais de nombreux films ont connu des sorts à peu près similaires, certains sans même que vous le sachiez vraiment.
La preuve par 5, en évitant les évidences connues des cinéphiles que vous êtes (type La Porte du Paradis, Sorcerer ou The Abyss, notamment).
Tout le monde a en tête la complexité de l’entreprise Sorcerer, la célèbre adaptation du même livre de George Arnaud par William Friedkin. Et c’est normal, la séquence sur le pont est l’un des trucs les plus angoissants à regarder. Mais peu savent que la première version, le film culte de Clouzot a également été un enchaînement de galères comme on en avait peu vu jusqu’alors — j’abuse, on n’est pas sur des films d’ambition à la Gance ou à la Bondartchouk, mais quand même.
Je vous la fais courte mais une fois passées les galères de lieux de tournage, le mazout et autre, le tournage a été décalé une première fois du fait de la noyade de deux soldats permettant la construction d’une route. Un terrible accident, qui sera suivi par une succession d’accidents et d’imprévus, bien moins graves fort heureusement, mais tout de même. Clouzot se pète la cheville, pendant que sa femme tombe malade. Des pluies diluviennes vont pendant 40 jours empêcher le bon déroulé du tournage, le décor étant saccagé et le matériel abîmé. Cela va provoquer un dépassement de budget, coupant les financements temporairement. Face au gel des salaires, les figurants se mettent en grève. Le film va mettre presque un an de plus à se faire et son budget sera littéralement multiplié par deux.
On retiendra surtout les deux décès, on est d’accord.
Peut-être ne connaissez-vous pas ce film. Suite au succès des Mad Max, pas mal de rip-off voient le jour. On vous épargne la gestation de l’idée d’un Mad Max sur l’eau, mais sachez que l’idée seule de réaliser un tel film a nécessité des années de travail et s’est heurtée à d’innombrables obstacles. Mais au moment où le réalisateur Kevin Reynolds va tourner l’intégralité de son blockbuster dans l’océan (genre, vraiment), dans un décor flottant dans les eaux hawaïennes, avec Kevin Costner, la quantité de difficultés rencontrées est hallucinante. On vous fait juste une liste, pour comprendre comment le budget est passé de 30 millions à 170 et de 96 jours de tournage à 166 !
Tout le monde était malade, tout le temps ; et les équipes se faisaient voler tous les ordinateurs régulièrement.
Le soleil et les nuages changeaient la lumière en permanence, et il fallait s’arrêter dès qu’il pleuvait, sachant que le vent et le courant déplaçaient en permanence tous les bateaux dans le cadre — il y a toujours des éléments dans le fond à effacer, ce qui coûte une fortune.
L’installation des figurants était parfois tellement longue le matin que quand tout le monde était prêt, c’était l’heure du déjeuner — or, si tu sautes l’heure du repas lors des productions hollywoodiennes, tu dois payer des amendes aux syndicats (jusqu’à 2 millions de dollars ici !)
Des dizaines (!) de blessures par jour, même pour les acteurs phares. Le gosse se faisait défoncer par les méduses quotidiennement, Costner est resté bloqué en haut d’un mât pendant une tempête où il a failli se faire buter par un hélico, un cascadeur a fait une embolie pulmonaire après un bisous sous l’eau…
Le premier montage durait 3h mais le studio voulait une version de 2h15. Reynolds sait que ça va faire des gros trous dans l’histoire donc qu’il va falloir des reshoots, mais le studio refuse. Ça va tellement loin que Costner fait virer le réal au moment du montage, et les deux s’insultent à travers la presse pendant des semaines.
Il y a des tournages qui se passent mal, à cause d’éléments extérieurs (c’était le cas de Twister, tourné en Oklahoma pendant la saison des tornades), et à cause de tensions internes — c’était également le cas de Twister, et à un niveau assez hallucinant. À cause de la météo justement. Mais pas que.
Pour un souci de réalisme, le cinéaste de Bont voulait tourner un maximum sous la pluie, malgré le vent et le danger. À traquer des tornades pendant des jours de tempêtes, quand bien même ces séquences ne seraient pas dans le montage final. À changer d’avis sur les axes de caméra en permanence, et à râler quand les équipes mettaient trop de temps selon lui à s’exécuter. Cela s’est envenimé quand au milieu du tournage, le réalisateur a poussé une assistante cadreuse par colère, ce qui va provoquer le départ de Don Burgess, le directeur de la photo (et du reste de l’équipe). Spielberg, producteur du film, arrive alors pour engueuler de Bont, et fait remplacer Burgess par Jack N. Green, mais ce dernier va se faire hospitaliser deux jours avant la fin du tournage à cause d’une explosion de maison. Mais ce n’est pas le seul à se blesser puisque les comédiens, Helen Hunt et Bill Paxton, ont été à moitié aveuglés par les lampes électroniques utilisées pour assombrir le ciel ; nécessitant parfois plusieurs jours pour que leurs yeux retrouvent toutes leurs capacités. Les deux ont dû être vaccinés in extremis contre l’hépatite à cause d’une séquence tournée dans un endroit particulièrement crade, Hunt s’est blessée à la tête et sa cascadeuse s’est cassée les côtes. Et on ne parlera même pas des retards de délais de production, du budget qui explose, et plus encore…
Pas mal non ?
Si vous êtes une Josiane, vous avez sûrement déjà écouté l’épisode du mal aimé d’Arthur sur la production chaotique de Kuzco. Mais si ce n’est pas le cas, sachez que l’on parle d’un cas d’école, unique. Le film le plus difficile à produire de l’Histoire de Disney. Lancé au départ par Roger Allers, suite au succès gigantesque de son Roi Lion, le film devait être un projet ambitieux basé sur du Mark Twain mais dans la culture Inca, une fresque se finissant autour d’un combat sur le soleil et tout, en mode film musical écrit par Sting. Bref, un gros morceau.
Sauf que l’écriture prend des années, et entre temps, Disney accumule les fours et Pixar commence à cartonner. Face à la pression, les animateurs doivent commencer à tenter quelque chose mais les têtes pensantes n’étant pas contentes de la direction, propose un autre réal (Mark Dindal) pour aider Allers, puis les met en concurrence. 4 ans après la mise en chantier, et après beaucoup de tensions en interne, Allers se retire du film. Sauf que la vision de Dindal est aux antipodes du projet sérieux, cérébral et complexe d’Allers, puisqu’il propose une espèce de comédie légère. 4 ans plus tard, on ne donne que 18 mois à Dindal pour finaliser le projet pour éviter un maximum de retard, sauf que pendant ce temps, il n’y a toujours pas de scénario. Pour vous donner une idée, dans le making of, on voit un animateur qui explique qu’une semaine, on lui disait que son personnage avait disparu, puis la semaine suivante qu’il était de retour, puis la semaine suivante il avait beaucoup plus de scènes que prévu, et la suivante, qu’il avait finalement disparu… C’est à ce niveau là d’improvisation. Il n’y a même pas eu de script final rédigé, c’est dire.
Tout cela donne au film une saveur unique chez Disney, avec un ton comique à soi, mais né d’années de galères comme la firme aux grandes oreilles en a rarement connu.
Restons dans l’animation, parce qu’on aurait tendance à imaginer que c’est un genre tellement difficile et coûteux qu’il ne faut laisser aucune place à l’improvisation, à la réécriture et plus encore. Mais on a un autre exemple, assez génial pour le coup. Parce que Matt Stone et Trey Parker sont des têtes de nœuds, qui pensaient pouvoir faire un film de marionnettes (au départ pour faire un film basé sur la série Les Sentinelles de l’air) aussi facilement qu’ils pondent des épisodes de leur série phare, South Park.
Sauf que. Plusieurs problèmes. Déjà, l’ampleur de leur écriture est un peu maboule. En voulant parodier les films de Bruckheimer et le patriotisme à la noix d’un Hollywood post 11 septembre, le duo, aidé de la plume de Pam Brady, pond un script très ambitieux. On parle de 270 marionnettes, la plupart nécessitant au moins quatre personnes pour en animer une seul. Le nombre de ficelles était plus qu’un simple casse-tête. Aucune improvisation n’est possible sauf qu’en cours de route, surprise : les trois auteurs réalisent qu’une marionnette qui raconte des blagues, ce n’est pas nécessairement drôle. Ça l’est beaucoup plus quand elles sont sérieuses et graves. Le film doit être réécrit en urgence, alors qu’ils n’ont même pas 6 mois pour tourner — ce qui est invraisemblable. On est loin de l’épisode de South Park qui s’écrit et se fait de A à Z en moins d’une semaine.
Matt Stone déclara juste après la sortie du film : “c’était la pire période de ma vie. Je ne veux plus jamais voir de marionnettes. Tu travailles 20 heures par jour, prend des somnifères pour aller au au lit et boit du café pour te maintenir éveillé. Tu te sens comme une merde, plus aucun ami ne t’aime, tes parents ne te supportent plus mais tu as un film à la fin”. Ambiance.
Si ces actus vous intéressent, vous pourrez écouter notre épisode de lundi où on reviendra sur la diffusion en accéléré d’un film en salle, la pétition hollywoodienne contre le rachat de la Warner par Paramount, une réflexion sur les formats horizontaux dans nos salles obscures, la place de la critique écrite sur les plateformes type Letterboxd, le coup de gueule du big boss de Sony contre les exploitants, le parcours de film dans les festivals, et plus encore.
Parce qu’une image parle mieux que mille mots…
(On est sur une bonne semaine globalement)
Cette semaine, Nicolas vous recommande le livre Passer la brume de Julia Colin, un roman solitaire et ambitieux aux éditions Aux Forges de Vulcain qui a su toucher notre plume préférée.
Arthur, lui, vous propose de vous plonger dans une relecture moderne et imprégnée d’amour de la peinture de Frankenstein, par David Sala (à qui on devait la belle adaptation BD du Joueur d’échec), chez Casterman.
(© Casterman / Aux forges de Vulcain)
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Simon continue cette fois son exploration du lien entre cinéma et jeu vidéo, en parlant des nombreuses références dans un certain Gex. Vous ne connaissez pas ? Vous allez découvrir avec plaisir un drôle de truc.
Pour écouter l’épisode, il faudra s’abonner à notre offre Supercast juste ici.
Cette semaine, on plonge donc dans la folie d’un homme, et d’un cinéaste, à l’occasion du troisième cycle dément de Potemkine sur Werner Herzog, et la ressortie en salle d’une partie de sa filmographie — et donc du fameux, du célèbre, du culte, et du taré Fitzcarraldo.
Épopée mégalomaniaque d’un réalisateur extravagant, Fitzcarraldo est, vous l’aurez compris, l’histoire d’un tournage maudit, au nombre d’anecdotes maboules vertigineuses, mais aussi et surtout une étude de la folie d’un homme sur fond d’un colonialisme dégoulinant de dégueulasserie. Entre autres.
Épisode à découvrir dès mardi, et dès ce samedi 18 avril pour nos abonné•e•s Supercast.
Chaque semaine, on vous concocte un petit bonus. Un truc en plus, à vous mettre sous la dent. Parce qu’on est comme ça, dans le don de soi, pour vous autres abonné•e•s. Et cette semaine, on se plonge dans la cinéphilie de Sophie Grech. Si vous la suivez déjà sur Letterboxd, vous connaissez déjà certains de ses films préférés. Et quiconque suit régulièrement le podcast ne sera surpris par la liste. Mais Sophie étant Sophie, un top 10 se transforme en 12. 12 pépites qui définissent son amour du cinéma.
Et sinon, le lien vers notre compte Letterboxd RST est juste ici.
Merci de votre lecture, on se retrouve sur nos résals socials (Instagram, Bluesky ou TikTok), sur vos plateformes d’écoute de podcasts préférées et la semaine prochaine dans votre boîte mail.
Et gloire aux tournages simples, faciles, sans galères.