Maintenant qu'on a quitté la croisette, ses plages et ses séances à 8h30 en Grand Théâtre Lumière, essayons de se projeter un peu.
Normalement, chaque samedi, on décortique l’actu ciné de la semaine — et on parle de films, aussi. Mais alors que vient tout juste de s’achever ce samedi 23 mai au soir ce 79e Festival de Cannes, on débarque exceptionnellement un lundi pour faire une forme de bilan.
Le palmarès est tombé. Tout le monde analyse ses propres pronostics pour voir s’il s’est planté ou non. S’amuse de la présence d’untel, regrette l’absence de l’autre. Bref, la parenthèse dorée cinéphile qu’est Cannes vient de se clore. Pendant deux semaines, les milliers de festivaliers ont pu voir une centaine de films qui débarqueront demain dans les salles obscures (pour la plupart), et dans le lot, certains connaîtront un sort plus particulier que les autres.
Puisqu’ici, l’auteur de ces mots (Arthur) adore jouer à Nostradamus et tenter de deviner l’avenir, projetons-nous, pour essayer de voir ce qu’il est déjà possible de percevoir pour le destin des films cannois, cru 2026.
Côté sorties salles, on peut espérer certains succès. Outre les évidences type La Bataille de Gaulle, il n'est pas impossible qu’un film comme Moulin de Laszlo Nemes, malgré les polémiques et un bouche-à-oreille qui peut faire du mal au film (car personne ne s’attend à voir ce qu’est réellement ce long-métrage), ramène du monde en salle.
Si on reste du côté français, cela ne semble pas évident d’estimer comment un Notre Salut d’Emmanuel Marre va être reçu. Aussi fascinant et fou le projet soit-il, il semble complexe pour le grand public, malgré son Prix du scénario. À l’inverse de Garance, qui peut profiter d’un sujet et d’un traitement “facile d’accès”, d’une Adèle Exarchopoulos qui va vouloir défendre bec et ongle le film (et à raison), et de la réputation de la cinéaste Jeanne Herry, dont le précédent avait été un beau succès (Je verrai toujours vos visages comptait 1,16 million d’entrées en salle en 2023). Malgré une Léa Seydoux magnétique, l’Inconnue va être un vrai casse-tête pour Pathé, car dans le genre film difficile d’accès, il se place là. La vie d’une femme a toute les chances d’être ce genre de film du milieu à l’audience moyenne et de retomber proprement sur ses pattes. Reste enfin Histoires de la nuit, qui a été reçu mollement par une presse pressée de finir ses pronostics et incapable de percevoir le remarquable thriller au casting XXL (Benoît Magimel, Monica Bellucci, Hafsia Herzi, Bastien Bouillon). Il est probable que d’ici sa sortie, le grand public ait oublié la réception décevante à Cannes et ait besoin d’un film noir bien tenu — ce qu’il est, évidemment. Le genre de film qui peut être une surprise en salle.
Soudain (© Diaphana)
On ne le compte pas vraiment dans les films français, mais Soudain sera un objet d’étude intéressant pour les trois nerds du fond de la salle qui aiment scruter les chiffres. Car autant Drive My Car, malgré son bouche à oreille cinéphile fou, des nominations de toutes parts et un prix du scénario à Cannes mais aussi une durée de 3 heures, a réussi à récolter 200 000 entrées, autant il est pas évident d’appréhender comment les spectateur•rice•s vont percevoir celui-ci. Plus dur, moins narratif, plus long (3h16), Soudain semble automatiquement plus difficile d’accès. Et en même temps, s’il y a un prix qui peut le rendre alléchant pour les goûteurs de vraies pelloche, c’est bien un double prix d’interprétation pour Virginie Efira et Tao Okamoto — largement mérité. On prend le pari : il fera plus d’entrées que Drive My Car. On y croit, et on l’espère surtout, il le mérite.
Habituellement, les Palmes d’or permettent de rameuter en salle plus de 500 000 spectateurs, voire franchement plus. Fjord n’est pas un film aussi attirant et accessible qu’un Parasite par exemple, mais il peut avoir son succès d’estime. Outre son casting international (Sebastian Stan, Renate Reinsve), ce sont les discussions post-séances qu’il engendrera qui permettront d’alimenter de vifs débats, augmentant son bouche à oreille à coup sûr.
Pour le reste de la compétition, peut-être doit-on surveiller comment un Hope est markété par Universal. Car si les fans du genre l’attendent comme le messie, difficile à dire s’il dépassera ce cercle restreint des afficionados. Le film a été, plus ou moins à tort, comparé à Mad Max : Fury Road. Fury Road avait eu une campagne hors norme, un buzz pré-sortie dingue, et a récolté 2,3 millions d’entrées. Sauf que le box-office de 2015 n’est pas le box-office de 2026, que Mad Max était une franchise culte qui signait son grand retour 30 ans après un troisième volet décevant, et que c’était une machine hollywoodienne. Universal réussira-t-il à vendre son blockbuster sud-coréen taré de la sorte ? L’avenir nous le dira.
Hope (© Universal Pictures)
Si beaucoup de titres toucheront un public art et essai traditionnel, on voit difficilement certains sortir du lot. On peut imaginer que le Grand Prix offert à Minotaure aide un peu le film à toucher une plus vaste audience. Gentle Monster, par son genre de film proche de l’enquête au sujet assez fort et porté par Léa Seydoux, semble être celui qui peut le plus émerger de la bande.
Heureusement, il n’y a pas que la compétition officielle dans la vie. Et certains titres semblent voués à connaître un succès en salle. On pense à Karma de Guillaume Canet (alors que…), ou L’Affaire Marie-Claire de Lauriane Escaffre et Yvo Muller (sur le procès de Bobigny porté par Gisèle Halimi qui a contribué à la légalisation de l’avortement). On espère que vu les retours dithyrambiques, et l’écho porté par des centaines, des milliers de festivaliers alliés à la communauté LGBTQIA+, le public va se déplacer pour l’incroyable Jim Queen — c’est tout ce qu’il mérite. Parce qu’on le dit ici et maintenant : c’est un futur film culte pour toute une génération. Vu que le genre est à la mode et qu’on l’a beaucoup comparé à The Substance, possible que Sanguine réussisse à remplir les salles. Reste évidemment Quentin Dupieux, dont les deux films présentés attireront, comme d’habitude, leur lot de fans et de haters dans les salles obscures. Le Christophe Honoré et son casting XXL (Vincent Lacoste, Adèle Exarchopoulos, Alban Lenoir, Paul Kircher…), qui demeure un de ses plus faciles d’accès, peut fonctionner. Enfin, quelques pépites françaises comme La Gradiva (Grand prix de la Semaine de la Critique), Du fioul dans les artères (Prix découverte de la Queer Palm) ou L’espèce explosive sortiront peut-être du lot. À minima.
Mais il n’y a pas que le box-office qui permet de juger de la réussite d’une édition cannoise. Il faut aussi se tourner vers notre deuxième passion avec Sophie, à savoir des petites statuettes dorées. Et là, il y a pas mal de choses qui peuvent nous faire de l’œil.
Il est évidemment délicat de prévoir fin mai ce qui alimentera les cérémonies de remises de prix 10 mois plus tard. Sachant que si on a Digger ou The Odyssey dans notre viseur, on n’est pas à l’abri de pépites de Venise ou ailleurs qui viennent tout court-circuiter. N’empêche que Cannes, à minima depuis Parasite, est devenu le point de départ de la campagne aux Oscars et a fourni cette année encore des candidats très sérieux pour Golden Globes, et compagnie.
The Man I Love (© Memento)
L’évidence est de regarder du côté du cinéma américain. Et là, plusieurs choses émergent. La prestation de Rami Malek dans le très moyen The Man I Love est un appel du pied très fort pour concourir en Meilleur Acteur. On voit mal le film ailleurs, mais tout est possible. Pareil pour le Paper Tiger de James Gray, regardé un peu trop rapidement de haut par la plupart des commentateurs, mais qui pourrait se démarquer, notamment pour les prestations — Scarlett Johansson et Adam Driver en second rôle ne semblent pas du tout déconnant. On peut l’imaginer à d’autres endroits, mais pareil, il est trop tôt pour le percevoir. Enfin, même si c’est un premier long sans cast qui n’a rien d’oscarisable de prime abord, la sensation cannoise Club Kid peut totalement faire son trou. Comme nous le rappelle le New York Times, cette comédie queer a plusieurs cordes à son arc : un rachat phénoménal par A24, qui va vouloir en faire un film culte en devenir (ce qu’il est déjà en vérité), le producteur Alex Coco (Anora, notamment) qui sait rendre des petits films oscarisables, et un plaisir de visionnage universel. Notons que les retours catastrophiques du nouveau Winding Refn, Her Private Hell, ont vraisemblablement tué dans l’œuf toute chance pour lui d’être nommé quelque part.
Il faut aussi prendre en considération l’animation. Car si Toy Story 5 (…) et Disney seront sûrement de la partie, rappelez-vous comment Arco et Amélie se sont fait une place aux précédents Oscars. Et à Cannes cette année, pas mal de longs ont trouvé un écho. Il ne faudra pas s’étonner si le drame américain Tangles, réputé pour être particulièrement lacrymal, tout comme In Waves, sont de la partie. On peut même avoir un peu d’espoir pour Le Corset, reparti avec le prix du jury Un Certain Regard, Lucy Lost ou Carmen, l’oiseau rebelle. On doute un peu plus pour Blaise, le Vertige et Jim Queen mais tout est permis à ce stade de l’aventure. C’est évidemment difficile à pressentir intégralement, puisque 2026 va être un grand cru pour l’animation — on pense au retour des studios Laika, avec Wildwood, ou Ray Gunn de Brad Bird, qui seront des gros morceaux cette année, pour ne citer qu’eux. Mais probablement qu’un film français cité ci-dessus réussira à s’inscruster dans la compétition.
In Waves (© Diaphana)
Les Oscars s’ouvrant de plus en plus aux films internationaux, il y a de fortes chances que des films cannois non-américains soient dans la course. À commencer par la Palme d’or. Fjord, distribué par Neon (distributeur des 7 dernières Palmes, dont Parasite et Anora reparti avec la grande statuette), et porté par un casting très Oscar-compatible (Sebastian Stan et Renate Reinsve), qu’on retrouvera sûrement en meilleur film, meilleur scénario et dans les catégories d’acting à minima. La Bola Negra, reparti avec un Prix de la mise en scène pour le duo de cinéastes des Javis, est bien parti pour être acheté par Netflix. Si tel est le cas, on peut imaginer une grosse campagne. Le film a la gueule d’un candidat pour plus que la catégorie du meilleur film étranger ; Penélope Cruz en actrice second rôle, par exemple ? Kyle Buchanan, le journaliste toujours bien basé sur ces sujets-là et auteur de l’article du New York Times cité plus haut, parle également de la prestation de Seydoux dans Gentle Monster (ou dans l’Inconnue) qui peut marquer, et de Hüller dans Fatherland — même si cette dernière est également dans les tuyaux pour Le projet Hail Mary et Digger. Sachant que dans les nouvelles règles des Oscars modifiées il y a peu, il est désormais possible d’être nommé dans la même catégorie d’acting pour deux films différents, Hüller pourrait être la première de l’Histoire à en profiter. On ne sait pas si on y croit vraiment mais c’est notable malgré tout. Notons que même si le film n’est nulle part au palmarès, il est probable que l’impressionnante prestation de Javier Bardem dans l’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen soit remarquée outre-Atlantique. Reste enfin la tétrachiée de candidatures possibles pour le Meilleur film étranger, de Minotaure à Soudain en passant par Coward et plus encore.
Mais il n’y a pas que les États-Unis dans la vie, regardons donc ce qui se joue du côté de la France. Si Efira vient de se sécuriser une place dans la course aux César avec son prix d’interprétation dans Soudain, elle n’est pas la seule. Il semble évident qu’Adèle Exarchopoulos pour Garance sera aussi de la partie, et Léa Drucker pour La vie d’une femme. Et peut-être aussi Léa Seydoux pour l’Inconnue. L’Inconnue qui pourrait permettre à Niels Schneider d’être présent aussi, aux côtés de Gilles Lellouche pour Moulin et Swann Arlaud pour Notre Salut. C’est quand même pas rien. Côté réal, ça va être serré entre Jeanne Herry, Emmanuel Marre et les autres. Sans minimiser l’impact d’un Histoires de la nuit de Léa Mysius — difficile de passer à côté de Monica Bellucci en actrice dans un second rôle, par exemple.
L'Inconnue (© Pathé)
Et ça, ce n’est que pour la compétition officielle. Parce qu’on ne sait pas encore le destin du film L’Abandon (…), L’Objet du délit (…), La Bataille de Gaulle (…), L’affaire Marie-Claire (…), mais aussi de La troisième nuit de Daniel Auteuil, Le Mariage au goût d’orange de Christophe Honoré et son casting dingo, Mémoire de fille de Judith Godrèche qui peut espérer à minima une nomination en scénario adapté, et tellement plus encore…
Il y aura aussi de l’animation comme indiqué plus haut (peut-être que cette année, on aura plus que trois nominations…), et des révélations. Trop de révélations pour commencer à creuser ici, mais on peut penser à Eva Huaut dans Shana ou Tess Barthélémy dans Mémoire de fille et Colas Guignard de La Gradiva. Pareil pour les premiers longs : qui de La Gradiva, Adieu monde cruel, Jim Queen, Le Triangle d’or, l’Âge d’or, Lucy Lost, Les Matins Merveilleux, Sanguine, L’espèce explosive, Du Fioul dans les artères, In Waves, ou la Frappe seront dans les 5 finalistes ? Ça va être la guerre.
Nous ne sommes même pas en juin, on va prendre notre mal en patience et scruter ce qui sort en salle en dehors des films cannois — la deuxième moitié de 2026 comportera nécessairement son lot de surprises. Mais de ce qu’on a vu à Cannes cette année, la grande célébration menée par Thierry Frémaux et ses compères reste et restera un radar important de ce qui compte dans le cinéma actuel.
Difficile de résumer 22 films (pour ne parler que de la compétition), et 13 épisodes d’une heure en quelques mots. Si vous voulez en savoir plus sur chacun des longs qui ont été jugés par le jury présidé par Park Chan-wook, je ne peux que vous conseiller de rattraper nos épisodes cannois sur vos plateformes d’écoute de podcasts favorites.
Néanmoins, si vous voulez un bilan rapide, voici un récapitulatif de ce que chaque membre de l’équipe de Réalisé sans trucage a pensé de cette compétition officielle.
Mais comme il n’y a pas que la compétition dans la vie, on vous conseille de prendre des notes et de vous souvenir de quelques pépites découvertes ailleurs.
Par exemple, Alexis est tombé en pâmoison dans le documentaire présenté à la Quinzaine des Cinéastes, Gabin. Un film à la Boyhood, puisque le cinéaste Maxence Voiseaux a filmé pendant près de 10 ans ce jeune garçon issu d’une famille d’agriculteurs, pour conter son adolescence, ses problèmes, sa vie. Arizona sortira le film le 18 novembre et soyez assurés qu’on en reparlera, évidemment.
Gabin (© Arizona)
Sophie a eu un énorme coup de cœur (parmi plein d’autres) pour Le Corset, nouveau film d’animation de Louis Clichy (co-réalisateur des films animés Astérix avec Alexandre Astier) présenté à Un Certain Regard, pour lequel il est reparti avec un Prix du Jury. Une très belle histoire tout en aquarelle, qui sonnerait dramatique si on la réduisait à l’enfance d’un petit garçon fils d’agriculteurs portant un corset pour contrer sa scoliose, mais qui n’est que douceur. KMBO sortira le film le 14 octobre, et le reste de l’équipe a hâte de le découvrir pour vous en causer.
Le Corset (© KMBO)
Simon est tombé amoureux de Dora, premier film de July Jung, cinéaste sud-coréenne déjà passé pour ses courts sur la croisette (à la Semaine de la Critique notamment). Une belle surprise de derrière les fagots qu’a réservée la Quinzaine des Cinéastes à notre chroniqueur, qui est resté bouche bée face à cette proposition qui mélange les genres et les références au sein d’un récit d’émancipation de la famille sur fond de maladie. On dirait pas comme ça, mais c’est vraisemblablement une pépite. Les Films du Losange sortira ce long-métrage prochainement.
Dora (© Les Films du Losange)
Nicolas est évidemment, évidemment, comme Sophie et Arthur par ailleurs, sous le charme de l’énergie débordante de Club Kid, premier film de Jordan Firstman. Le cool kid d’Instagram, devenu acteur et scénariste aux côtés de Rachel Senott, présentait en Un Certain Regard son récit de teufeur gay devenu sans le savoir papa d’un petit garçon de 10 ans, et tout le monde en est devenu raide dingue. Pour que A24 se soit battu avec Mubi, Netflix, Searchlight et plus encore, pour acheter les droits de distribution outre-Atlantique, pour la modique somme de 18 millions de dollars (!), c’est que c’est une vraie, vraie, pépite. La bataille est encore en cours pour les droits d’acquisition chez nous mais ça ne serait tarder.
Club Kid (© A24)
Enfin, Arthur ne peut que vous conseiller de garder sur votre radar le film qui a raflé le Grand Prix de la Semaine de la Critique, premier long-métrage de la grande cheffe opératrice Marine Atlan, La Gradiva. Récit sur la durée d’un voyage scolaire à Naples pour une classe de terminale où le soleil, les visites et les hormones vont faire apparaître le désir, de soi, des autres et tout ce que ça peut engendrer. Un cinéma faussement naturaliste, à la beauté ravageuse, que Tandem sortira dans les prochaines semaines.
La Gradiva (© Tandem)
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Et gloire au repos post-Cannes.